Paradise Papers, ou l’art de l’évasion fiscale

Par Léo Le Bleis

Le 5 Novembre 2017, le journal allemand Süddeutsche Zeitung, en collaboration avec le Consortium International des Journalistes d’Investigation, révélait au grand public le deuxième volet de leurs premières révélations datant de l’année précédente, les Panama Papers. Ces 13,4 millions de documents électroniques détaillent les investissements offshores de compagnies comme Twitter, Uber, Yahoo!, McDonald’s, mais aussi de célébrités et personnes influentes telles que Bernard Arnault ou encore la Reine Elizabeth II, tous aidés par des cabinets d’avocats spécialisés tels que Appleby, dont nombre de ces documents proviennent. A la frontière de l’illégal, mais parfois bien dans le royaume de l’immoral, l’évasion fiscale prive les Etats de centaines de milliards d’euros de recettes en taxes, avec plus de 1000 milliards d’euros par an s’envolant vers des paradis fiscaux rien que pour les pays Européens.[1] Les Bermudes, l’île de Jersey, l’Irlande, ou encore le Luxembourg, tous garantissent des taux d’imposition très bas et une discrétion assurée. Ces révélations, intelligemment appelées Paradise Papers, justifient-elles l’hystérie ?[2]

Commençons par un exemple. En 2013, Tim Cook, déclarait devant le Sénat américain qu’Apple payait l’entièreté des taxes qu’ils devaient et qu’ils « ne cachaient pas d’argent sur une île dans les Caraïbes ». L’attitude défensive du PDG d’Apple intervient en réponse à des accusations mettant en évidence l’enregistrement par la firme de $270 milliards d’actifs intangibles en Irlande dans le but de profiter de leur politique d’allégement fiscal et de payer par conséquent beaucoup, beaucoup moins de taxes que prévu. Après la mise en exergue de cette stratégie, Apple a cherché conseil auprès du cabinet d’avocats Appleby pour dénicher un autre paradis fiscal. Les critères sont explicités dans les Paradise Papers, et incluent une assurance d’exemption de taxes, mais aussi de stabilité fiscale, et de discrétion. Au final, l’île de Jersey fût désignée comme favorite, ayant un taux d’impôt sur les sociétés de 0%, entraînant donc des milliards de dollars de manque à gagner en impôt sur des actifs qui n’ont, à l’origine, aucun lien avec l’île de Jersey.[3]

Pourquoi ne pas obliger Apple à rembourser cet argent ? Tout simplement parce que l’illégalité de la manœuvre n’est pas démontrée. En réalité, l’évasion fiscale dispose de deux pans bien distincts : la fraude fiscale et l’optimisation fiscale, et la différence entre les deux est floue. Le Conseil des prélèvements obligatoires définit la fraude fiscale comme de l’évasion fiscale effectuée à l’aide de moyens illégaux et le contournement volontaire de la législation, et inversement pour l’optimisation fiscale, qui reste bien dans les limites de la loi pour échapper à un impôt, ce qui inclut les régimes dérogatoires, les niches fiscales, et parfois aussi l’investissement offshore. En France, il faut déclarer ce que l’on possède et payer ses impôts en conséquence… si on est une personne morale. En effet, la loi oblige à déclarer un compte à l’étranger uniquement dans ce cas-là, et exclut donc les entreprises.[4] Qu’est-ce qui empêche Google, ou encore Facebook, d’établir son siège européen en Irlande et de bénéficier d’un impôt sur les sociétés fixé à 12.5%, contre 33.3% en France ? De la même façon, qu’est-ce qui empêche Apple de baser certains de ses actifs sur l’île de Jersey ? La réponse est simple : pas grand-chose, étant donné les lois actuelles.

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Alors pourquoi l’hystérie ambiante autour des Paradise Papers ? En France, c’est entre 100 et 140 milliards d’euros de recettes par an qui disparaissent à cause de l’évasion fiscale, dont 60 à 80 sont attribués à la fraude fiscale à elle-seule.[5] En comparaison, le trou de la sécurité sociale dont on parle tant est évalué à 4,4 milliards d’euros en 2017.[6] De plus, ces stratégies bénéficient principalement aux multinationales, capables d’établir de tels réseaux à l’aide de cabinets d’avocats d’élite dans le monde entier. Les plus petites entreprises se retrouvent alors en compétition avec de grands groupes payant moins d’impôt qu’eux. Par ailleurs, dans des pays comme la France, l’évasion fiscale déplace la charge fiscale des multinationales vers les autres acteurs, autrement dit les plus petites sociétés, les ménages, mais aussi les services et les produits que nous consommons, et participe donc à la création d’inégalités. En particulier, les pays en voie de développement sont vulnérables puisque leur administration fiscale est moins développée que les pays de l’OCDE et ne dispose pas des mêmes outils de lutte contre l’évasion fiscale. Il s’agit de 12,000 milliards de dollars qui se sont envolés des 150 pays les plus pauvres de la planète depuis 1970. Les revenus des impôts engendrés par cette somme astronomique auraient pu être réinvestis dans les infrastructures, les écoles, les systèmes de santé… Mais les entreprises concernées, majoritairement des multinationales basées au Nord, exploitent les matières premières de ces-mêmes pays et partent sans payer d’impôt sur les profits réalisés.

Depuis quelques années, les pays du Nord tentent de répondre à ces problématiques en encourageant notamment le libre accès et l’échange entre les pays des informations concernant les investissements offshores des multinationales, ce qui permettrait ainsi au FISC, mais aussi aux particuliers et aux journalistes d’investigation comme ceux ayant révélé l’affaire des Paradise Papers, de voir l’étendue des réseaux de sociétés et de fonds fiduciaires établis à l’étranger. Mais le problème de la lutte contre les paradis fiscaux est aussi un problème au moins d’ethnocentrisme : lorsque les pays du Nord luttent pour rapatrier des revenus fiscaux vers chez eux, cela empêche potentiellement des pays émergents où certaines filiales sont installées de percevoir leur juste part de revenus. A la conférence Financing for Development à Addis Abeba en 2015, les pays en développement et émergents ont demandé qu’un corps de fiscalité soit établi au niveau des Nations Unies, composées de 193 pays, et non plus de l’OCDE, composée seulement de 34 pays, permettant ainsi une unicité et une synchronisation équitable des règles en matière de fiscalité au niveau mondial. Cette demande fut formellement refusée par les pays de l’OCDE, et aujourd’hui seule cette dernière peut définir les règles de fiscalité internationale. [7]

Nicolas Sarkozy déclarait au G20 de Londres en 2009 : « Le temps du secret bancaire est révolu ».[8] Pourtant, les Paradise Papers révèlent aujourd’hui que le problème est encore bien réel. Entre les sociétés écrans et les fonds fiduciaires garantissant l’anonymité de leur propriétaire, et la difficulté d’atteindre l’information pour les autorités pertinentes, il semblerait que la lutte contre l’évasion fiscale ait encore un long chemin à faire et que le problème soit, en fin de compte, systémique.

[1] https://www.yumpu.com/fr/document/view/12038753/rapport-du-syndicat-national-solidaires-finances-publiques

[2] http://www.lemonde.fr/financement-de-la-sante/article/2017/09/27/le-deficit-de-la-securite-sociale-moins-important-que-prevu_5192540_1655421.html

[3] http://www.liberation.fr/futurs/2015/07/16/sommet-a-addis-abeba-y-a-qu-a-faucons_1349020

[4] https://www.youtube.com/watch?v=Uzk8UD_b99M

[5] http://fr.reuters.com/article/topNews/idFRPAE93B07H20130412

[6] http://www.lemonde.fr/paradise-papers/article/2017/11/11/ce-que-les-paradise-papers-nous-ont-appris_5213511_5209585.html

[7] https://www.irishtimes.com/business/apple-s-cash-mountain-how-it-avoids-tax-and-the-irish-link-1.3281734

[8] http://www.lemonde.fr/panama-papers/article/2016/04/04/offshore-ce-qui-est-legal-ce-qui-ne-l-est-pas_4895041_4890278.html

(c) Photo de couverture: TIME Magazine

Manifestation étudiante: La National Demonstration for Free Education sous l’ombre de Corbyn

Par Charlotte Gross

Le 15 novembre, des milliers d’étudiants, venus de tous les coins du Royaume-Uni, se sont rassemblés à Londres pour exiger un retour à une éducation supérieure gratuite. La “National Demonstration for Free Education” est partie de Malet Street, où les organisateurs de la manifestation ont commencé à soulever les étudiants. Les intervenants – des étudiants, des représentants syndicaux, des chefs de partis…- ont bien sûr commencé par mettre l’accent sur la question de l’éducation gratuite, rappelant que, il y a moins une trentaine d’année, jusqu’aux années 1990, l’éducation était un droit, pas un privilège (“education is a right, not a privilege”, un slogan repris plusieurs fois par la foule de manifestants), c’est-à-dire qu’elle était gratuite et accessible à tous, pas qu’aux élites. Pourtant, le gouvernement britannique  est progressivement passé, après le consensus de “l’ère Robbins” (des années 1960 à 1980), à une commercialisation de l’enseignement, avec une hausse exponentielle du coût de l’année universitaire – de  £1000 en 1997 (payés directement, pas en prêt), à un maximum de £3000 en 2004 (cette fois, sous forme de prêt dépendant des revenus familiaux), jusqu’à un plafond de £9000 en 2010, et, il y a presque un an, une augmentation de £250. Ce changement radical illustre un mouvement de radicalisation vers un retour au conservatisme et à l’austérité, avec en conséquence l’abandon de l’éducation entre les mains de la loi du marché. La solution, selon les manifestants? S’unir avec la classe ouvrière, se syndiquer, abolir les privilèges et augmenter les impôts sur la fortune – des tories en grande partie, l’élite qui a bénéficié du système éducatif accessible à tous dans les décennies précédentes, et qui à présent semble voir les étudiants comme des machines à profit.

En parallèle, les intervenants semblent avoir tenté d’englober le plus de questions sensibles possibles – les droits des travailleurs, les “zero hour contracts”, la syndicalisation, le harcèlement sexuel et l’exploitation des ouvriers; les problèmes de “colonisation du curriculum”, le manque de respect des institutions envers les identités sexuelles des étudiants, la discrimination sur le campus; les déportations de migrants, leurs conditions de vie; et enfin, un retour sur la manifestation précédente, “cut the rent”, pour protester contre les prix trop élevés des loyers étudiants dans les logements universitaires. En somme, une sorte de melting-pot de tout ce qui affecte la vie étudiante, de près et de loin. Forcément, on peut comprendre que les intervenants tenter de toucher à autant de ces sujets possibles, de profiter du fait que tant de manifestants se soient mobilisés en masse à cette occasion, mais il se peut que le fait d’amalgamer autant de notions dans une même manifestation obscurcisse quelque peu les objectifs principaux. Le fait d’avoir autant de messages disparates – par exemple, faire un point sur la question de l’indépendance de la Catalogne – part évidemment d’une intention de faire de la manifestation un événement global et inclusif, ce qui a dû se faire au détriment du maintien d’une ligne droite d’action.

Un nom revient, clamé par la foule: “Oh, Jeremy Corbyn”. Le leader du parti Labour depuis 2015 dépend en effet assez de cette plateforme étudiante et ouvrière, qui s’est largement mobilisée pour les élections générales de 2017 et qui a permis au parti de gagner une majorité parlementaire (même si le parti conservateur reste le plus large). Corbyn a, un jour avant la manifestation, envoyé ce message de soutien –  “Everybody should have access to high quality education from the cradle to the grave, without being forced into debt and anxiety (…) Together we can build a movement to demand high quality education for the many, not the few. And in government, Labour will deliver it.” Le sentiment général semble être un grand élan d’espoir, en comptant sur un rassemblement ouvrier et étudiant vers le leader charismatique, un sentiment qui va d’ailleurs (dangereusement, en ce qui concerne les besoins de crédibilité) presque jusqu’à la parodie – aperçus hier: un ballon rouge avec une photo du visage de Corbyn scotchée dessus, et une pancarte avec Corbyn couronné d’une guirlande de fleurs. Theresa May, elle, a été l’objet des slogans les plus agressifs, de “Say Hey, Say Ho, Theresa May has got to go” jusqu’à “F… you Theresa May”, en passant par “When we say ‘Tories’, you say ‘scum’”, criés devant le logement du Premier Ministre, à 10 Downing Street.

Le mouvement s’est arrêté à Parliament Square. Les intervenants ont remercié les manifestants, ont distribué des pamphlets pour les événements et conférences à venir. Les slogans de base – “What do we want? Free Education! When do we want it? Now!” ou “When they say ‘cut back’, we say ‘fight back’” – ont été clamés encore quelques fois, jusqu’à ce que la foule se disperse, et se sépare sur le chemin de retour. Je pense que nous nous doutons bien que beaucoup des demandes resteront ignorées avant un certain temps, et que le chemin vers une éducation désembourgeoisée, débarrassée de toute forme d’élitisme, et complètement accessible pour tous, sera long. Mais, en partant de Parliament Square, nos pancartes sous les bras, les slogans dans la tête, et la voix détruite à force d’hurler toujours plus fort, il est dur de se séparer de la croyance tenace que, hier, nous avons mis en marche quelque chose.

Quelques événements à venir: 

21 Novembre, 18h30: “Fighting Racism and Islamophobia”, Ricardo Lecture Theatre, Drayton House, 30 Gordon St, London, WC1H 0AN

21 Novembre, 18-20h: “University of London In-House NOW: Foundation Day Protest”, Senate House

22 Novembre, 12h: “Scrap Uni Fees! Protest Budget Day”, rassemblement à Parliament Square

27 Novembre, 18h: “How do we bring down the Tories?”, meeting room 1, West Wing, Guy Campus

OrelSan: Le retour du rap « sous un crachin normand »

Orelsan, pour beaucoup de gens, c’est un intrus dans ma playlist. Il est tranquillement installé au milieu de mes chansons de Dragonforce, Marylin Manson ou encore Falling in Reverse et apparemment, ça choque. Moi je défends qu’il y est à sa place. Orelsan, c’est violent parfois, ça transgresse les règles souvent, et c’est toujours innovant, c’est tout autant de points communs avec la musique que j’aime !

Sorti fin octobre, son nouvel album La fête est finie est un autre OVNI (soi-disant !) dans ma biliothèque musicale. Avec ce nouvel album, le rappeur caennais explore plus de possibilités musicales encore qu’avec ses 2 albums précédents. Lui et son producteur, Skread, quittent les beats rétro-futuristes et répétitifs sur certains des titres pour des atmosphères musicales plus construites, avec notamment les voix des chanteuses d’Ibeyi sur Notes pour trop tard, apothéose de l’album. Orelsan reste malgré tout lui-même : un gamin de l’ouest, cru et cynique qui parle de la célébrité, des filles et évidemment de la pluie lorsqu’il rappe au moins autant qu’il chante sur ces 14 titres.

Le premier est « San » qui commence sur un ton pessimiste, dans l’atmosphère de son précédent album Le Chant des Sirènes (2011). Pourtant on observe un retournement de situation, un refus de « craquer », où il nous crie son désir d’aller de l’avant, c’est presque une promesse vis-à-vis de la suite de l’album. Promesse qu’il concrétise avec « La fête est finie ». Son intro et ses refrains au piano donnent une touche de nostalgie parfaitement adaptée à ce son rythmé par les « Un jour » où Orelsan réalise l’âge qu’il a et à quel point il a changé. Le rythme, assez mélancolique, reste néanmoins dansant. On retrouve d’ailleurs un beat très rythmé sur « Basique », cet enchaînement de punchlines sur un son  électro sorti un mois avant l’album où Orel nous (re-)donne les « bases » pour le comprendre.

On change d’atmosphère avec « Tout va bien ». Co-produit par Stromae (et ça se sent), cette chanson dénonce les problèmes de notre société en leur donnant des explications infantilisantes. C’est bien écrit, la chanson est touchante. Le titre suivant est beaucoup moins enfantin : « Défaite de Ffmille » décape. C’est cru et méchant, quand Orel décrit les défauts d’une famille des classes moyennes. C’est vraiment cathartique d’entendre dénoncer toutes ces choses qu’on déteste mais qu’on accepte dans notre propre entourage. Et puis on retrouve indirectement le personnage de Janine (la mamie d’Orelsan), déjà présent lors de son long-métrage Comment cest loin !

Nouveau changement total d’état d’esprit avec « La Lumière », une musique planante pour une description presque trop cheesy d’un coup de foudre. Orelsan livre enfin le début d’une histoire d’amour plutôt qu’une rupture, et réussit à nous faire ressentir à quel point ce sentiment le transporte. Pourtant, « Bonne meuf » (avec ce style minimaliste que j’adore chez Orelsan) est très clair sur le fait que ce n’est pas tout rose : la tentation est toujours là. Et puis la célébrité a changé Orelsan en « Bonne meuf » qui prend soin de son apparence. Quand est-ce que ça s’arrête » reprend à son tour ces problèmes de célébrité et de fidélité et la déception que la réalité ne colle pas aux idées qu’il s’était faites sur ces deux sujets.

Avec « Christoph», on est loin de la profondeur des titres précédentes, c’est un délire entre potes, une chanson pas sérieuse sur un blanc qui fait du rap en se moquant des codes et un black à mi-chemin entre le rap US et la variété française, puisqu’il est « le pont entre Young Thug et George Moustaki ». C’est un featuring réussi avec « Le Noir le plus aimé du Central-Massif » Maître Gims, qui dénonce malgré son refrain absurde, le racisme latent en France et dans l’univers de la musique.

Un featuring un peu moins réussi ensuite : « Zone ». Composé de 3 couplets pour 3 rappeurs (Orelsan, Nekfeu et le Britannique Dizzee Rascal), c’est du rap qui parle du rap, avec un couplet d’Orelsan à l’ancienne pessimiste et enragé.

« Zone » s’écoute sans difficulté et le titre suivant vient changer la donne. Dans ma ville, on traîne » est une ode à la ville de Caen. Orelsan nous livre sa hate-love relationship avec sa ville natale, les critiques s’enchaînent avec les souvenirs d’enfance « sous un crachin normand ». Une chanson pleine de poésie donc, que « La pluie » qui lui succède, vient compléter. Le tout premier album (Perdu d’avance, 2009) commençait par le bruit d’un orage, et cette humidité n’a jamais cessé d’imprégner les textes du rappeur normand, c’est tout naturellement le Belge Stromae qui apparaît pour lui donner la réplique. En tant que gamine de la Lorraine, je peux pas m’empêcher d’apprécier cette chanson.

On arrive pour moi à la crème de la crème : les deux derniers titres. Le premier est « Paradis », et c’est une déclaration d’amour. Passé le choc de voir une deuxième chanson romantique sur l’album d’un rappeur célèbre pour ses chansons de ruptures plus que douloureuses (« Sale pute », la chanson qui a fait le buzz et a rendu Orelsan connu, en est notamment une), on se plait à sourire en entendant certaines punchlines comme « Nos enfants donneront aux nazis l’envie d’avoir des enfants métissés ». Alors oui, c’est outrageusement idéaliste, mais c’est complétement assumé dès le titre, donc je prends. Et puis l’apothéose, dans « Notes pour trop tard », le rappeur donne des conseils de vie à un grand ado (lui-même à 17 ans ?) pour l’aider à traverser cette période et grandir. Le beat discret, les chants d’Ibeyi et la bienveillance des paroles donnent un petit chef-d’œuvre de la chanson française.

Si on devait dresser un bilan stylistique et musical de l’évolution d’Orelsan à travers cet album, on pourrait faire comme les Inrockuptibles, et affirmer qu’on n’est presque plus dans le rap. Après tout, que retrouve-t-on de la culture hip-hop chez cet Orelsan ? Pas grand-chose. Même en terme de sonorités, on est plus proche da la chanson française et de la pop music. Et effectivement, c’est une des caractéristiques centrales de l’évolution d’Orelsan. Lui qui est parti d’un rap bien rap, il finit progressivement par chanter un rap bien pop. Que l’artiste en ait conscience ou non, il est de moins en moins un rappeur « qui fait de la musique de Noirs », mais un Français qui fait de la musique francophone.

Musique francophone, avec tous les imaginaires symboliques et émotionnels que cela implique. Musique francophone, avec la richesse des textes de la chanson française, du rap français, des imaginaires de toutes les régions du monde qui sont francophones. Orelsan ouvre la page à un nouveau style qui en agrège plusieurs, un style typiquement francophone, peut-être davantage que français.

Comme pour tout style musical, dans le rap il suffit de creuser un peu pour trouver de la qualité. Loin de la masse du rap français ou américain commercial, aux thèmes simplistes et aux textes sans aucune profondeur ni poésie, Orelsan nous livre un troisième volet à la hauteur des 6 années d’attentes. Dans La fête est finie il déclare ses sentiments ambigus pour sa ville natale, sa famille et souvent sa célébrité tout en gardant sa célèbre habilité à jouer avec les mots. Si cet album est celui de l’acceptation de la maturité, il frise malgré tout la niaiserie dans ses chansons d’amour (« Paradis » et « La Lumière) avec une maladresse touchante. Orelsan n’est plus un jeune rappeur presque alcoolique, anti-système et dépressif. Son rap s’élève toujours plus haut musicalement et intellectuellement, cet album est donc à écou

Catalogne: les rouages de l’indépendance

Par Elisenda Gascon

Avec plus de 7 millions et demi d’habitants, la Catalogne est la deuxième région la plus peuplée de l’Espagne. La région est l’une des plus actives économiquement: elle représente un cinquième du PIB espagnol et est la première région touristique de l’Espagne. Maintenant, le mouvement séparatiste catalan a bouleversé la situation politique et économique de la région.

Une histoire bouleversée entre l’Espagne et la Catalogne

Le mouvement indépendantiste catalan tel que nous le connaissons aujourd’hui n’est né que dans les années 2000, mais les tensions entre l’Espagne et la Catalogne remontent au Moyen Âge. À cette époque, la région, qui faisait partie de la Couronne d’Aragon, possédait déjà une autonomie et une identité fortes, grâce à une langue propre et une organisation institutionnelle développée. Cependant, cette autonomie arrive à sa fin au sortir de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), avec l’arrivée du roi Bourbon Philippe V. Le 11 septembre 1714, date de la fin du siège de Barcelone, est maintenant la fête nationale de la Catalogne. Depuis 2012, cette fête rassemble les séparatistes catalans autour de manifestations organisées par les institutions catalanes.

Le nationalisme catalan se trouve cristallisé au XIXè siècle alors que la bourgeoisie catalane, en réponse à une situation défavorable causée par la perte du marché colonial espagnol en 1898, essaie de gagner du poids politique vis-à-vis des élites espagnoles.

La naissance du mouvement séparatiste contemporrain

Le mouvement indépendantiste actuel voit le jour à la suite de la réforme du statut d’autonomie de la Catalogne en 2003. Le Tribunal constitutionnel a refusé 14 articles qui faisaient référence à la Catalogne comme “nation” et qui plaçaient le catalan dans une position préférentielle dans l’administration. Une grande manifestation eut lieu à Barcelone en réponse à ces réformes. De plus, la crise économique de 2008 a accentué les mouvements nationaux catalans, qui considèrent que la distribution financière est injuste. En effet, les catalans sont les deuxièmes contributeurs d’impôt les plus importants en Espagne.

Depuis 2012, les manifestations pour l’indépendance se sont multipliées, notamment celles du 11 septembre, fête nationale de la Catalogne. En 2014, un premier référendum (non contraignant) s’est produit, où environ 80% des 2 millions de votants se sont prononcés pour l’indépendance, selon le gouvernement catalan. De même, le gouvernement a essayé pendant ces dernières années de donner une dimension plus internationale à la question catalane en appellant la reconnaissance de l’Union Européenne, ainsi qu’en ouvrant des délégations catalanes à l’étranger.

La situation actuelle

Le référendum d’autodétermination qui a eu lieu le 1er octobre 2017 a aggravé les tensions déjà existantes entre la Catalogne et le gouvernement central espagnol. D’une part, le gouvernement catalan a assuré que le référendum s’est déroulé avec succès et que le “oui” a remporté 90% des voix des plus de 2 millions de personnes qui auraient participé au vote. D’autre part, le gouvernement espagnol a essayé d’empêcher le vote à l’aide d’un vaste déploiement policier, ce qui a beaucoup attiré l’attention des média internationaux.

Pour éviter une possible déclaration d’indépendance de la Catalogne, Mariano Rajoy, chef du gouvernement espagnol a activé le 21 octobre l’article 155 de la Constitution, qui permet une suspension temporelle de l’autonomie de la Catalogne. Quelques jours plus tard, la dissolution du Parlement catalan a été annoncée ainsi que de nouvelles élections régionales le 21 décembre.

Pendant ce temps, le Procureur Général de l’Etat a inculpé tous les membres du parlement catalan pour “rébellion”, “sédition” et “malversations”, délits qui peuvent entraîner des peines allant jusqu’à 30 ans de prison. Actuellement, huit membres du gouvernement sont en prison. Ce même jour, Carles Puigdemont, président de la Généralité de Catalogne, s’est replié à Bruxelles, en affirmant qu’il partait pour éviter une montée de la violence.

Quelles implications sur l’économie?

Si l’indépendantisme paraît aussi populaire parmi les catalans, il semble moins séduire les entreprises. En effet, les deux banques les plus importantes de la Catalogne ont déjà transféré leur siège social en dehors de la région, ce qui les protège de l’incertitude juridique que supposerait l’indépendance. Mais le secteur financier n’est pas le seul à vouloir éviter la situation d’incertitude actuelle. Près de 2000 entreprises ont déplacé leur siège depuis le référendum du 1er octobre. La semaine dernière, l’organisation responsable du Mobile World Congress a déclaré que la continuité de Barcelone comme capitale mondiale de la téléphonie mobile était menacée, étant donné qu’une certaine stabilité politique et sociale sont nécessaires pour le bon fonctionnement du congrès. Le tourisme semble également pâtir des symptomes de l’instabilité politique et aurait, d’après les experts dans ce secteur, diminué de 15% depuis le vote du 1er Octobre.

Maintenant, le défi pour les partis politiques catalans est d’obtenir une majorité de votes favorables aux partis indépendantistes. Pour le moment, les deux principales formations favorables à l’indépendance, le Parti démocrate et la Gauche républicaine, ne semblent pas parvenir à former une coalition. Les sondages prévoient une participation record, supérieure à 80%. Cependant, il n’est pas prévu que les formations indépendantistes obtiennent une majorité absolue au Parlement. Ces préoccupations sont pour certains la vitrine de la timide mais nombreuse voix Catalane attachée au maintien de l’unité espagnole, qui s’est finalement exprimée le 29 Octobre 2017 à Barcelone lors d’une gigantesque manifestation. Une jeune manifestante affirmait alors au micro de la BBC: «Je me sens à la fois catalane, espagnole et européenne. Me séparer de l’Espagne serait absurde ! Je refuse désormais d’être l’otage des politiciens indépendantistes… »

Sources:

 

 

“We are a global Majority” – Entrevue avec Ayo Olatunji

Propos recueillis par Sofia Bouguerra et Charlotte Gross

Le mois précédent, UCL a célébré le Black History Month (Mois de l’Histoire Noire). Beaucoup  d’entre vous ont participé aux différents événements organisés par la branche BME de UCLU soit des discussions de groupes, des conférences, des ateliers politiques, sur l’activisme, sur la poésie. Depuis 2013, UCL tente, en l’espace d’un mois, d’englober autant de catégories de la vie étudiante que possible et d’en faire des plateformes de visibilité pour la question de l’Histoire Noire, le curriculum et les activités étudiantes étant trop souvent concentrées sur un point de vue typiquement blanc. 40% des élèves de UCL se définissent comme BME (Black and Minority Ethnic), une appellation très large qui comprend beaucoup d’ethnies différentes (African-British, Caribbean -British, Asian, South East Asian, North African…): essayer de concentrer des siècles d’histoires aussi diverses en un mois peut sembler une tentative insensée. Dans l’optique de clore sur ce mois, et d’évaluer son impact à UCL, Sofia Bouguerra, rédactrice pour Le Journal, a pu parler à Ayo Olatunji, qui nous a accordé une interview ce mardi 31 octobre.

La première question majeure a été celle de l’impact du Black History Month (BHM) sur la discrimination au sein du campus de UCL depuis 2013. Y a-t-il eu un changement positif notable, ou la situation semble-t-elle plutôt stagner? Ayo a tout d’abord précisé qu’au sein même de la communauté BME, le concept de “blackness” n’était pas compris de manière similaire pour chaque personne, d’où la difficulté à réellement comprendre l’impact concret du BHM. En effet, selon Ayo, il faut déjà différencier entre deux branches majeures: “political blackness”, c’est-à-dire chaque personne qui se définit comme BME selon des critères physiques et identitaires, puis “blackness as an identity” – autrement dit, les différences de cultures, fomentées par les divers environnements dans lequel chacun évolue, par exemple. Le concept n’est donc pas, selon Ayo, confiné dans un cadre clairement établi. Même si le but de ce mois est d’essayer de toucher à autant de sujets qui puissent concerner toute la communauté BME, cela reste “physiquement impossible”, et certains aspects du BHM doivent alors être malheureusement négligés, ou mis au devant moins en amont. Pour Ayo, les objectifs principaux restent “educate and empower” – éduquer et donner du pouvoir, ce qui requiert d’ouvrir les discussions le plus possible, et de les rendre accessibles à un maximum de personnes. Conséquemment, les options d’ouverture culturelle sont plus restreintes.

Sofia a aussi interrogé Ayo sur les questions d’intersection, c’est-à-dire de la discrimination interne au sein de la communauté BME selon des catégories comme le genre, l’identité sexuelle, la religion…Ayo a expliqué qu’un effort a été fait pour panifier des discussions pour chacune de ces sections identitaires, afin de donner à chacun l’opportunité de parler de son vécu en lien avec, mais aussi par delà, son identité ethnique. Par exemple, une exposition a été organisée pour les femmes BME, et une autre aura lieu en Novembre sur le fait d’être à la fois BME et musulman. De plus, tous les vendredis du BHM ont eu lieu des projections de films, par exemple Moonlight dans l’optique d’ouvrir une discussion sur la place de la communauté LGBT au sein du groupe BME.

La question des quotas a aussi été abordée: en France, le système éducatif ne tient pas des pourcentages sur la composition ethnique d’une université par exemple, comme UCL le fait (au moyen des questionnaires sur Portico notamment). En théorie, le système français souligne le fait que nous sommes en théorie un peuple totalement uni et indifférencié – ce qui n’est évidement et malheureusement pas vrai dans les faits à l’heure actuelle. Selon Ayo, ce n’est pas un système particulièrement effectif: Ayo a discuté de son voyage à Calais l’an dernier, et du fait d’avoir été marqué par le traitement abject reçu par les réfugiés. Surtout, il a pu remarquer que, même au sein des réfugiés, il existait une hiérarchie de traitement, les réfugiés Subsahariens devant faire face à plus d’oppression et moins d’intégration. De plus, Ayo a dit avoir été particulièrement choqué par certaines remarques passées de Macron, comme “Quand des pays ont encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien” ou “Le défi de l’Afrique, il est civilisationnel aujourd’hui”, des remarques qui prouvent que la France, malgré le fait de prôner une unité totale et une indifférenciation ethnique, néglige l’impact de l’héritage colonial sur un continent qui a été fortement marqué par la présence française, ce qui peut résulter en, par exemple, ce “problème” reproductif et civilisationnel. Par contre, ce n’est pas dire que, en comparaison, Ayo trouve le système Britannique plus au point – notamment, des efforts doivent être aussi faits pour ouvrir des discussion sur le colonialisme de l’empire Britannique et ses conséquences actuelles et passées.

Le terme de “racisme inversé” est parfois évoqué en relation avec le BHM, ce à quoi Ayo répond que le terme est un mythe: il est littéralement et physiquement impossible pour qu’une personne blanche souffre du racisme de la part d’une personne BME. Au maximum, il est possible de discriminer – ce qu’Ayo appelle “colourism”, un acte individuelle basé sur les attributs physiques et l’apparence d’une autre personne. Le racisme est une institution sociale plus complexe, explique Ayo, en lien avec des questions de régionalité et de culture en plus du “colourism”. Dans la plupart des sociétés occidentales, il existe des hierarchies mises en place pour ancrer le racisme (à ce sujet, Ayo a ajouté que la science de la “white supremacy” vient d’ailleurs de UCL). C’est pour cette raison qu’il tient vraiment à coeur à Ayo de créer des espaces d’expression, c’est-à-dire des “safe spaces”, où le poids d’une société “white-centrist” ne soit pas ressenti: pour Ayo, “all society is a white only space”, par conséquent il est normal et totalement justifié que la communauté BME ait, elle aussi, droit à un espace qui soit totalement sien, pour pouvoir parler en toute ouverture des questions d’oppression individuelle et collective.

Pour conclure, Sofia a demandé à Ayo s’il pouvait citer quelques unes de ses figures historiques préférées du BMH, surtout des figures qui restent souvent moins évoquées par le système éducatif mainstream. Ayo a parlé de Marsha P. Johnson pour commencer, une Afro-Américaine, drag-queen et activiste pour le mouvement de gay liberation. Partisane engagée dans la lutte pour la reconnaissance des droits de la communauté LGBT,  elle était une des figures proéminentes dans les événements de Stonewall de 1969, et pourtant ne reçoit aucune reconnaissance ou de mérite dans la culture mainstream. Graça Machel, la troisième épouse de Nelson Mandela, est aussi comprise dans la liste d’Ayo – elle reste malheureusement surtout connue pour son titre en tant que Mme Mandela, alors qu’elle était  elle aussi en première ligne lors de la lutte contre l’apartheid, et devait aussi protéger sa famille durant les années en prison de Mandela. Ayo a aussi parlé de Toussaint L’Ouverture, le leader le plus notoire la Révolution Haïtienne – esclave autodidacte, il a dévoué sa vie à l’insurrection Noire contre les Empires, et l’a transformée en un véritable mouvement révolutionnaire. Grâce à lui, Saint-Domingue est devenue la première ex-société coloniale libre à explicitement rejeter le concept de “race” comme base pour le classement social. Enfin, Ayo a clôt l’interview sur le personnage de Malcolm X – pour lui, la figure la plus diffamée et incomprise dans l’Histoire Noire, toujours présentée en contrepoint par rapport à Martin Luther King, et jamais réellement étudiée en tant que telle, parce qu’il a su exprimer des vérités difficiles à entendre pour son temps (et peut être encore même aujourd’hui).

Pour conclure sur ce mois de Black History, l’expression d’Ayo, “We are a Global Majority”, me paraît parfaitement adéquate: le BHM nous rappelle qu’il ne s’agit pas de valoriser une minorité ethnique mais, au contraire, de célébrer cette “majorité globale”, ses différences et similitudes.

 

UCL: Démocratie, où te caches-tu?

Par Charlotte Gross

Félicitations à tous ceux qui ont voté Remain au referendum de NUS (National Union of Students) ce mercredi 25 Octobre, vous avez gagné avec une majorité écrasante de 70.56%! Sur papier, ça peut paraître impressionnant de voir que tant d’étudiants se sont mobilisés pour continuer à maintenir les privilèges que la NUS card nous accorde ou pour renforcer un sentiment d’unité entre les établissements du Royaume-Uni. Fantastique. 

Note à part, qui avait entendu parler de ce referendum? En ce qui me concerne, j’ai appris son existence deux jours après le décompte. Et, même si l’union étudiante de UCL (UCLU) a vraiment laissé à désirer en matière de communication autour de la campagne “leave or remain”, on aurait pu naïvement espérer que les résultats fassent l’objet d’un peu plus de publicité, ou au moins (idée en l’air) qu’ils soient clairement affichés sur le site de UCLU. Vérifiez par vous-mêmes. Les seules informations visiblement accessibles sont les discours de campagne de deux étudiants, Sam Sherwood et Jack Kershaw. Pas de jugement de ma part sur ces deux discours (qui sont d’ailleurs bien argumentés et informés) mais ils donnent peut être une mauvaise vue d’ensemble de la situation. Les discours semblent s’adresser à une masse d’élèves impliqués et dévoués à la cause, quelle qu’elle soit, mais récapitulons; 70.56% ont voté remain, 29.44% on voté leave. Attention, ne pas se laisser impressionner par le résultat – le vote a été invalidé. Pourquoi? Parce que seuls 903 élèves ont voté – sur une population étudiante de, combien déjà? Ah oui, 39 473. 

Donc, pourquoi faire une montagne de ce vote qui n’a même pas été pris en compte, vous me direz. Parce que, d’ici début décembre, va se tenir une “Extraordinary general assembly”, qui requiert que 800 étudiants aillent voter en personne (reste à trouver une salle de UCL où l’on puisse faire rentrer tout ce beau monde) pour que les résultats soient cette fois-ci validés. Ce qui reste inquiétant, c’est que UCLU n’a apparement pas décidé de se mobiliser plus en amont pour essayer de récupérer des voix et rattraper le premier vote. D’autant plus que si l’objectif des 800 votes n’est pas atteint le choix de “leave or remain” sera mis directement entre les mains de l’Union et de son comité réduit. Petite précision, on ne risque pas d’être plus informés que ça par rapport aux dates exactes du vote – selon l’arrêté 7 de UCLU, “la notice pour une Assemblée Générale Extraordinaire sera mise sur le site de l’Union au moins cinq jours ouvrés auparavant”. Traduction: il ne nous reste plus qu’à vérifier www.uclu.org tous les jours avant la date encore beaucoup trop approximative, pour être sûrs de pouvoir faire entendre nos voix et faire valoir nos droits entant qu’étudiants, et à ne pas trop compter sur l’Union, qui a dit à Sam Sherwood qu’assez d’efforts avaient été faits, puisqu’un rappel avait été mit au bas d’un ancien email (reste à trouver lequel). 

Petit récapitulatif sur ce que fait la NUS, d’après l’amas de banalités, qui restent le plus vague possible, que j’ai pu trouver sur le site officiel (www.nus.org.uk): la NUS “pousse les étudiants à former le futur du système éducatif – et créer un monde meilleur”. Jusque là, tout va bien, à part peut être que tout ça a pour moi une vague ressemblance au dernier discours de Miss Univers. Passons. “Nous promouvons, défendons, et élargissons les droits des étudions. Nous combattons la discrimination, l’isolement et l’injustice à travers des campagnes et du ciblage d’action. Nous alimentons le pouvoir collectif étudiant à travers une représentation collective et démocratique”: je suis déjà un peu plus gênée par ce passage. Pour commencer, établir des lieux-communs du même style, n’importe qui peut le faire, et il est peut être facile de se laisser happer par un discours qui nous dit exactement ce que l’on voulait entendre – précisément, on veut tous être défendus et représentés par une organisation qui a nos intérêts à coeur. Par contre, peut être que “combattre la discrimination”, c’est un peu difficile pour une organisation qui a pris un peu trop de temps à condamner les remarques antisémites de la présidente du NUS précédente, Malia Bouattia – qui a appelé l’université de Birmingham un “bastion Sioniste” -, ou encore une organisation qui applaudit le discours de Darta Kaleja, une élève de l’université de York, qui a jugé bon d’introduire le Holocaust Memorial Day en précisant en premier lieu que cette journée n’était “pas assez inclusive”. Des étudiants de l’Union Nationale des étudiants Juifs (UJS) ont rédigé une lettre commune à Mme Bouattia pour exprimer un sentiment commun: “Malia, les étudiants Juifs méritent mieux”. Au delà, la NUS ait décidé de supprimer les représentant pour les hommes homosexuels parce qu’ “ils ne font pas face à l’oppression” dans la communauté LGBT. Voila l’organe auquel UCL subventionne à hauteur de £60,000 sur une durée de trois ans, et pourquoi? Pour qu’on nous vende une vision de démocratisation de la vie étudiante, apparement un concept obsolète à présent, et pour qu’on nous assure que nos intérêts sont bien défendus? Sans oublier cette carte NUS qui, concrètement, ne sert à rien d’autre qu’à nous offrir à peu près les mêmes promos étudiantes que notre student ID de UCL, mais avec un petit plus – celle-ci, il faut l’acheter. Ne parlons même pas de l’ironie des formules comme “student-led democracy” qui sont stratégiquement disséminées un peu partout sur la page NUS. De la part d’une union qui revendique la démocratie comme une de ses trois valeurs clefs (ne parlons même pas des deux autres, “égalité” et “collectivisme”), on aurait pu espérer plus au niveau de la représentativité, et surtout au niveau du vote. 

Alors, si comme moi vous vous étiez laissés séduire par le discours pro-démocratique et apparement inclusif que la Student Union s’est empressée de nous servir dès les premiers jours de notre arrivée à UCL, renseignez vous (plus de liens utiles en bas), et n’oubliez pas de VOTER – et de vérifier le site de l’Union pour ne pas rater la date cette fois-ci!

Sources:

(c) Photo de couverture: llm-guide.com

www.nus.org.uk (le site officiel de la NUS)

https://studentsunionucl.org/sites/uclu.org/files/u3832/documents/governing_documents_16_july_2017.pdf (règlement intérieur de UCLU)

http://studentsunionucl.org/make-change/make-your-voice-heard/referendum-on-membership-of-national-union-of-students (les positions des deux camps)

https://thetab.com/uk/london/2017/10/26/ucl-students-vote-to-remain-a-member-of-nus-30904 (un article de The Tab, essentiel pour comprendre le débat autour de ce référendum)

http://www.pinknews.co.uk/2016/03/25/stonewall-criticises-nus-for-resolution-to-do-away-with-gay-mens-reps/ (un article sur la décision de la NUS sur la suppression des représentants des hommes homosexuels)

http://www.independent.co.uk/student/news/nus-delegates-criticised-by-mps-after-arguing-against-holocaust-memorial-day-commemoration-a6994356.html (un article sur le discours sur le Holocaust Memorial Day)

https://thetab.com/uk/2016/09/20/malia-bouattia-created-one-rule-jews-another-everyone-else-20285 (un article qui inclut des extraits de la lettre des étudiants juifs à Malia Bouattia)

http://www.independent.co.uk/news/education/nus-president-malia-bouattia-anti-semitism-parliament-home-affairs-select-committee-israel-a7363591.html (quelques exemples de commentaires antisémites de Malia Bouattia)

Le rap game depuis les années 2000 — Kaaris, néon publicitaire pour Gucci ?

Par Maximilien Temin 

« Avec tout ces gens qui souffrent dans ce monde, j’sais même pas pourquoi j’parle de moi, / Mais faut faire rentrer des ronds, sinon t’es mort gros, c’est la loi ». Le 3 novembre, c’est le nouvel album de Kaaris, Dozo (du nom des guerriers africains) qui sort. Depuis l’explosion du rap en France dans les années 1990, avec des groupes comme Ministère AMER ou Suprême NTM, le genre a évolué en se diversifiant énormément. En s’alignant sur les modèles des rappeurs américains, les rappeurs français — et peut-être davantage leurs boîtes de production — ont surfé entre rap conscient, rap gangsta, rap hardcore, rap egotrip…

Mais aujourd’hui, ces classifications n’ont presque plus de sens. Le rap est devenu une musique incontestablement commerciale et, osons le dire, une musique mainstream. La Fouine fait des featurings avec Patrick Bruel (« Maux d’enfants »), pendant que Stromae chante avec Orelsan et Maître Gims (« Avf » https:// http://www.youtube.com/watch?v=q9hW4MLNp5E). Le rap français, c’est un ensemble extrêmement divers, avec des artistes en perpétuelle évolution. Parler de la vulgarité du rap français en amalgamant Nekfeu, Oxmo Puccino et Damso, c’est un non-sens.

En revanche, il est vrai qu’une mode s’est lancée depuis le milieu des années 2000 , qui a explosé au début des années 2010 en France : un mélange de rap egotrip, de rap gangsta et d’hardcore qui, aujourd’hui, est au coeur des grosses productions du rap français. Certains l’appellent la nouvelle vague. On peut s’amuser à parler de rap game. Peu importe le nom. Mélange de plein de sous-genres importés des États-Unis, notamment par Booba, la seule règle, c’est d’en faire toujours plus dans la vulgarité.

Une histoire de la vulgarité dans le rap français

Il serait faux toutefois de penser que l’emprise des maisons de production a vulgarisé les textes du rap français. Si certains groupes comme Assassin se distinguent dès les années 1990 par des textes très lissés et conscients, en s’adressant à un public plus élitiste, NTM (littéralement « N… ta mère ») chante déjà « Ma Benz » : « Laisse-moi zoom zoom zang/ Dans ta Benz Benz Benz » (https:// http://www.youtube.com/watch?v=0sqNqbfCGIo). Ne faisons donc pas des années 1990 un âge d’or de la bonne tenue dans le rap. En revanche, NTM donne l’impression de chanter. La vulgarité de ses textes est gommée par le rythme de la musique. On ne prend pas Joey Starr au sérieux, parce qu’il ne donne pas l’impression de nous parler directement. Il chante.

La différence fondamentale, c’est que dans le rap game, on nous parle. Chez Kaaris, on a l’impression que c’est à nous que l’on s’adresse. « Continue à glousser […] tu pourras griffer ton cercueil ». La différence n’est pas que dans le niveau de vulgarité. Elle est dans l’agression de l’auditeur. On nous parle. Ce n’est pas comme Joey Starr, qui donne la sensation de s’adresser à une illustre inconnue, ici, c’est celui qui écoute, que l’on provoque. Autre différence fondamentale : à l’époque, la vulgarité a des prétextes. Ça peut être de s’en prendre à un système pensé comme inégalitaire, dénoncer les injustices sociales… Même si ce ne sont que des prétextes, même si les injures sont déjà au coeur de la musique, il y a au moins une excuse.

Dans le rap game, cependant, la vulgarité est un but en soi : il faut être toujours plus vulgaire, plus hardcore, montrer des armes plus grosses, de plus en plus de femmes en tenues légères, montrer des gros muscles (souvent photoshopés), sortir des insultes de plus en plus hard… quitte à finir avec des textes qui n’ont plus aucun sens. Et Kaaris en est le meilleur exemple. Justement découvert lors de son featuring « Kalash » avec Booba, il symbolise cette surenchère permanente qui peut parfois aller jusqu’à l’absurde.

Chez Booba ou Kaaris, dans le rap game, on est vulgaire POUR être vulgaire. Et c’est justement la faiblesse de cette branche du rap français. En effet, si la vulgarité devient un objectif en soi, alors c’est un genre très vite voué à disparaître. Une fois qu’on a montré quinze Mercedes (« Je fais des cauchemars où je suis poursuivi par des Mercedes GT », https://www.youtube.com/watch?v=wW1nduD3t_s), cinquante strip-teaseuse et trois kalachnikovs dans le même clip, on peut faire le pari d’en rajouter encore, mais ça ne peut pas durer éternellement.

Dans ce cas, deux issues : soit ce genre disparaît d’ici dix ans en s’étouffant dans sa fuite en avant, soit il mute et se décompose. La fuite en avant, c’est le fait d’en faire toujours plus dans la violence, quitte à générer une réelle mise en abîme. C’est ce qui est aujourd’hui inhérent au rap game, où les clashs deviennent réalité à travers les réseaux sociaux (ou semblent devenir réalité, tout est une question d’image dans la société du spectacle). L’autre solution, celle qui, en fait, semble se profiler, c’est la solution PNL : récupérer la vulgarité des grosses productions traditionnelles pour innover musicalement, et pour chercher à replacer une forme de critique sociale dans les textes. Retour aux sources ? Il y a peut-être un peu de ça, au moins dans le fond.

Un public : oui, mais lequel ?

Et cette surenchère, ce mélange entre tout ce qu’il y a de plus vulgaire dans le rap, quel public arrive-t-il à séduire ?
Tout d’abord, la demande. Il est évident que si ce genre fonctionne, c’est surtout qu’il y a un public. La caricature de celui qui s’intéresse au rap game, ça serait un archétype fantasmé de délinquant de cité. Rien de plus faux. Le rap, aujourd’hui, c’est de plus en plus l’affaire de tout le monde. Jusque dans les appartements de la jeunesse dorée du XVIe arrondissement, on entend    « Beaucoup de munitions / Dans mon sac Louis Vuitton ».

D’ailleurs, qui peut se le payer, le sac Louis Vuitton ? Plutôt le fils d’ouvrier de Bobigny, ou le jeune moyen de Neuilly-sur-Seine ? Déjà en 2007, Anthony Pecqueux, dans Voix du rap: Essai de sociologie de l’action musicale, mettait en avant l’attrait des jeunes des quartiers chics pour la violence de la culture hip-hop. En 2015, Karim Hammou écrit Rap et banlieue : crépuscule d’un mythe ?, où il affirme que non, les « jeunes de banlieue » ne sont pas les seuls qui écoutent du rap. Loin, très, très loin de là. Par rébellion adolescente, pour embêter papa et maman, pour le sentiment de puissance que cette musique peut dégager, pour rire… beaucoup de raison d’écouter Kaaris. Mais optons pour une autre forme de raisonnement. Regardons cela du point de vue de l’offre. À qui les maisons de production VEULENT s’adresser ? Quelle est la mentalité dégagée par ces textes ? Si on devait résumer ces mentalités en deux mots, ce serait « nouveaux riches ». Ce qui veut tout et rien dire.

Fondamentalement, la mentalité « nouveau riche », c’est celle de l’exubérance. Celle de la consommation ostentatoire des produits de luxe (le fameux « sac Louis Vuitton »), et de la bouteille de Dom Pérignon en boîte de nuit. Et c’est ça qui peut rassembler un dealer et un trader — deux noms anglo-saxons, comme quoi… Ce sont des nouveaux riches. Individuellement comme au niveau de l’émergence de la « profession ». Dans les deux cas, ces « nouveaux riches » sont apparus avec la mondialisation et les marchés permissifs. Les habitudes de consommation de ces « nouveaux riches » sont similaires. Et c’est cette mentalité — en fait, ces habitudes de consommation — que ces maisons de disque promeuvent. Comme dit Lacrim dans « Gustavo Gaviria » : « Madame je n’suis pas riche, / J’suis juste un pauvre qui a de l’argent ».

Kaaris, une immense page de pub pour les marchés libertaires issus de la mondialisation ? Il y a de fortes raisons de penser qu’en dépit de toute la bonne volonté des rappeurs pris individuellement, il y ait un peu de ça.

Le ver était-il dans le fruit ?

La question qu’on peut alors être en droit de se poser, c’est : le ver était-il dans le fruit ? Chez les rappeurs de la première génération, en tout cas en France, a-t-on déjà Kaaris ? Ou est-ce que toute cette vulgarité n’est qu’un produit des méchantes maisons de disque ?

Sans doute un peu des deux. Il est évident que la provocation est au coeur des textes des premiers rappeurs, et que c’est une partie inhérente à la culture hip-hop en général. Même si elle n’est pas utilisée dans le même but qu’aujourd’hui, c’est très clairement quelque chose qui reste significatif dans cet univers-là. Mais la différence fondamentale réside dans la finalité. Quand on pense rap français dans les années 1990, on pense aux piques cinglantes de Joey Starr qui ne veut pas se faire récupérer par Jack Lang (« On n’est pas potes avec Jack Lang », et qui s’en prend à Chirac.

Aussi factice et illusoire que cela ait pu être, on ressent un désir de rébellion, d’indépendance. Alors qu’aujourd’hui, le rap s’avère de plus en plus être un relai culturel, et même commercial, de la consommation ostentatoire. Il suffit de jeter un coup d’oeil à l’Instagram de Booba, qui a très récemment affiché le prix de sa nouvelle montre toute incrustée de diamants : plus de 350 000 euros.  Et même sans aller jusque-là, on peut toujours s’amuser à compter le nombre de marques — pour ne pas dire de placements de produits — dans les albums du rap game : « Je veux briller comme les vitrines de chez Van Cleef » (www.dailymotion.com/video/x39sa9j), « J’ai la Dolce Vita couvert de Gucci » (https://www.youtube.com/watch?v=iIm34pE9g9I), etc..

Si le rap français est nettement plus divers que cela et va bien au-delà du rap game, il est évident qu’une énorme partie du rap français mainstream est devenue rap game. Ce mélange de genres venus des États-Unis a récupéré la culture hip-hop, et a subtilement retourné les mécanismes de cette culture contre elle-même. Pensée comme une contre-culture alternative, elle est devenue non seulement grand public, mais le relais de ce qu’elle dénonçait.

Le plus amusant, néanmoins, c’est peut-être de s’amuser à comparer les productions françaises aux productions américaines. L’impression qui s’en dégage très rapidement, c’est que le rap game français est une immense parodie du rap américain. Jusqu’à ce que tous les rappeurs français ne parlent de ceux-ci dans leur texte. Pour rester focalisé sur Kaaris, on a l’exemple de « Comme Gucci Mane ».

Et de l’autre côté, le rap « non-rap game » en France, qu’en est-il ? Il existe. Est partagé entre rap conscient (typiquement Kenny Arkana) et rap en voie de « popisation ». C’est-à-dire un rap qui dévie de plus en plus vers la pop music. Plus haut, j’évoquais La Fouine qui chante avec Patrick Bruel. On est tout à fait là- dedans. Il faut aussi voir la direction que prend un Maître Gims, qui, dans son dernier featuring avec Orelsan (« Christophe Maé »), se dit lui-même être le pont entre « Young Thug et Georges Moustaki ».

 

Finalement, ce qu’on appelle « rap », c’est un ensemble extrêmement composite. Un mélange, conscient ou pas, entre le rap américain, la pop music et la chanson française. Qu’on ne peut pas, si on est honnête, résumer au seul rap game, tentative de parodier les rappeurs hardcores américains. Et ces rappeurs, pour garder des textes toujours plus hardcores encore longtemps, devront faire preuve d’inventivité. Et d’énormément, énormément de cynisme.

(c) Photo de couverture: rap-up.com

 

Le Droit et la Génétique : L’avenir de la loi sur la propriété intellectuelle

Par Emanuel Parushev

Le droit et la science: deux sujets en apparence fondamentalement différents mais qui sont aujourd’hui amenés à se rencontrer. Le droit étant un domaine d’étude ancien, qui a traité des mêmes problèmes sociaux tout au long de l’histoire, il est remarquable de constater que le développement du savoir génétique ces trente dernières années a engendré une révision complète de la loi de la propriété intellectuelle. D’un point de vue purement ontologique, c’est un développement fascinant. De plus, les implications éthiques des lois qui sont adoptées aujourd’hui auront des conséquences profondes sur la vie quotidienne des générations futures.

On pourrait se demander le pourquoi d’un tel accent sur la génétique et pas sur les autres domaines de la science ou de la technologie. La chose qui sépare la génétique des autres domaines de nouvelles technologies est que le medium est l’organisme vivant lui-même. C’est-à-dire qu’en comparaison à tous les autres domaines de technologie qui servent à améliorer la vie humaine en modifiant l’univers extérieur, la génétique altère la composition fondamentale des organismes pour s’adapter aux exigences de l’univers extérieur. Cette inversion de l’approche traditionnelle représente un changement du modèle classique, que l’état actuel de la loi ne peut pas gérer.

Pour comprendre pleinement la question en cours, il faut expliquer un peu l’art de la science génétique. Le meilleur moyen d’y parvenir est peut-être d’analyser brièvement une étude de cas. La controverse sur les graines de soja Monsanto constitue un parfait exemple pour examiner les implications éthiques liées à la génétique appliquée.

En 1996 Monsanto, le grand conglomérât agrochimique international, a introduit une nouvelle souche de graines de soja extrêmement résistante aux infections parasitaires. En obtenant un brevet qui garantit la propriété intellectuelle de ses graines génétiquement modifiées, Monsanto a levé l’interdiction concernant le brevetage de graines aux Etats Unis.

Au début, ce développement de la science agricole semblait être bénéfique aux agriculteurs et à la société en général. Mais puisque le brevet est basé sur la constitution génétique du grain, la propriété intellectuelle de Monsanto s’étend à chaque nouvelle génération de graines et de plantes qui héritent des gènes de leurs parents. Se forme alors un cercle vicieux : Monsanto exige un paiement sous forme de redevances pour chaque plante qui descend de graines génétiquement modifiées. Selon la loi, Monsanto a le droit de poursuivre toute personne qui utilise sa propriété intellectuelle sans payer de redevances. Certains fermiers ont même été poursuivis pour avoir des graines de la récolte d’un voisin sur leur propre propriété, en dépit de ne pas avoir l’intention de cultiver les graines de Monsanto.

En plus de provoquer plusieurs problèmes économiques et sociaux au sein de la communauté agricole internationale, le brevetage des gènes confère un caractère incertain a l’avenir de la science génétique et la loi de propriété intellectuelle. Bien que la technologie génétique actuelle soit limitée, la recherche génétique ne cesse d’évoluer et joue un rôle de plus en plus important dans des domaines qui affectent directement la vie humaine.

Les traitements médicaux pour les maladies héréditaires se tournent vers la génétique dans la recherche d’un remède. Que se passera-t-il quand un enfant naitra en bonne santé de parents qui furent guéris par thérapie génétique d’une maladie héréditaire, une maladie qui aurait certainement été transmise à l’enfant sans ledit traitement ? Faudrait-il payer des redevances pour l’enfant en bonne santé à l’entreprise qui a breveté le traitement génétique ? Si le cas établi par l’affaire Monsanto s’applique, il constitue un argument solide à l’appui des allégations de l’entreprise.

Comme on peut le constater, cela soulève de nombreuses questions éthiques. Alors que nous commençons à saluer les progrès de la génétique, nous devons avancer avec précaution. Les lois votées en ce moment pourraient avoir un impact important sur la vie de nos enfants. Aussi, ne serait-il pas dommage de laisser des graines de soja influencer notre décision d’avoir des enfants, à l’avenir?

(c) Photo de couverture: engadget.com

Revue de la session parlementaire : Questions au Premier Ministre

  • Le budget d’été:

Après avoir présenté son budget, le gouvernement a finalement décidé de revenir sur sa décision d’augmenter l’assurance maladie. Le chef de l’opposition Jeremy Corbyn a déclaré que le gouvernement du Premier Ministre Theresa May était chaotique et a demandé comment elle remédierait au manque à gagner crée par ce recule. May à cela a répondu que si elle voulait trouver du chaos, elle se tournerait surement vers la Labour et la fronde interne qui se déroule entre Corbyn et son parti depuis des mois. Elle a également ajouté que, le Labour n’a pas de leçon de rigueur budgétaire à donner aux vues des 500 milliards qu’il propose d’emprunter s’ils arrivent au pouvoir.

  • L’Ecosse et le Brexit:

Le leader du SNP (Scottish National Party) à la chambre, Angus Robertson, a demandé au Premier Ministre si, avant de déclencher l’article 50 du traité de Lisbonne (engageant la sortie du Royaume Uni de l’Union Européenne), le gouvernement signera un accord avec les autorités décentralisées et si ce n’est pas le cas, si elle laissera l’Ecosse avoir un nouveau referendum d’indépendance.

Le premier ministre répondu que le gouvernement discute en ce moment avec ces autorités, que l’Ecosse a déjà voté pour le maintien dans le Royaume et que si elle venait à sortir, elle se trouverait à l’extérieur de l’Union Européenne. En effet, la directive Barroso (ancien Président de la Commission européenne) stipule que si une partie d’un pays membre de l’UE venait à devenir indépendante, elle ne pourrait rejoindre l’Union qu’après la procédure habituelle d’adhésion (qui peut prendre plusieurs années) et que les admissions seront bloquées jusqu’en 2020.

  • Les standards alimentaires après le Brexit:

Un MP a demandé si, alors qu’une partie des réglementations européennes ne sera plus appliquée après le Brexit, le Royaume Uni gardera de hauts standards alimentaires. Le premier ministre a répondu à cela que non seulement les standards alimentaires seront maintenus mais que les régulations environnementales et la protection des animaux également. De plus, le Premier Ministre a précisé que l’accord recherché par son gouvernement serait celui qui protègerait les producteurs et les consommateurs tout en permettant un accès maximum au marché commun.

  • La décision de la Cour de Justice Européenne:

Un MP a demandé si le Premier Ministre condamnait la décision de la cour de justice européenne permettant aux entreprises d’imposer une neutralité politique, religieuse et philosophiques à leurs employés. Plusieurs cas de personnes renvoyées après avoir refusé de se passer de leurs voiles avaient été recensés. Le Premier Ministre s’est bien gardée de condamner la décision, précisant que, s’il y a une tradition de liberté religieuse et d’expression au Royaume Uni, une entreprise privée avait le droit de choisir ses règles et ses obligations en internes.

Le revenu universel: un revenu pour tous qui divise l’opinion

Par Rita Bouziane

Le revenu universel est au coeur des débats d’ordre économique et semble dépasser les clivages politiques, faisant converger la Gauche et la Droite, du moins dans l’idée. En France, il constitue l’un des projets phares du candidat socialiste à la présidentielle, Benoît Hamon. En somme, chaque individu recevrait un versement mensuel – entre 450 et 1 000€ –  cumulable avec l’ensemble de ses revenus de transfert. Appliqué, ce revenu devrait être perçu dès de la naissance de la personne physique, et-ce, jusqu’à sa mort, inconditionnellement. Soulignons d’abord que l’idée n’a rien de novateur puisqu’en 1797, l’Américain Thomas Paine proposait la mise en place d’un fonds alimenté par l’ensemble des propriétaires terriens afin de verser un dividende à chaque individu, après sa majorité.

Mais pourquoi l’idée d’un revenu universel fait-elle son grand retour? Une justification à cela serait la hausse du chômage de masse en France auquel s’ajoute la montée de la précarité ainsi que de la pauvreté. En effet, le nombre de chômeurs a été multiplié par 7 entre 1974 et 2016 (Insee, Mars 2017). Ainsi, le revenu universel serait-il un outil de lutte de relancement de l’activité économique. Dans notre développement, nous tenterons de définir ce qu’il est concrètement et explorerons les divers moyens de le financer. Ensuite, nous nous intéresserons à ses détracteurs pour qui il pousserait à l’assistanat et pour qui la majorité de ceux qui en bénéficieraient ne prendraient pas part à son financement. Aussi, où en est le marché du travail aujourd’hui? Enfin, nous marquerons un arrêt en Finlande puisque depuis le mois de Janvier, le gouvernement a décidé de lancer une expérience nationale consistant à distribuer 560€ à un groupe tiré au hasard de 2 000 chômeurs.

Le revenu universel: quézako?

  • Le revenu universel en théorie: 

Le principe même du revenu universel se retrouve dans l’idée du versement d’une allocation mensuelle à chaque citoyen, dès sa naissance et à vie, inconditionnellement. Un tel revenu fixe permettrait en théorie de couvrir les besoins de base de tout un chacun et il serait évidemment complétable par le revenu généré par un emploi. L’ensemble des partisans modernes de l’idée d’un revenu universel s’accordent à dire que sa mise en place favoriserait l’égalité entre les citoyens mais ils divergent quant à sa méthode d’application au niveau de trois points charnières étant: le profit des bénéficiaires, le montant et le mode de financement. Nous allons nous focaliser pour l’instant sur les deux premiers points.

En effet, aux yeux de ses partisans, le revenu universel devrait être perçu par tout citoyen, qu’il soit une personne physique mineure ou majeure. D’autres cependant, pensent qu’il faudrait le limiter aux adultes ou du moins, octroyer un montant moins important aux mineurs. En ce qui concerne le potentiel montant d’un tel revenu, les plus libéraux souhaitent qu’il soit relativement bas – aux alentours de 500€ – car il encouragerait l’inactivité. D’un autre côté, une partie s’accorde à dire qu’il devrait être relativement élevé, soit 1 000€ environs, afin que les citoyens aient la liberté de choisir ou non de travailler.

  • Le revenu universel selon Benoît Hamon:

Selon Julien Dourgnon, le conseiller économique de Benoît Hamon à propos de la question du revenu universel, son instauration est une nécessité et ne serait en rien une incitation à la paresse. Interrogé par les journalistes d’Alternatives Economiques (n°366; Mars 2017), il présente le revenu universel comme “un dû”. Selon Dourgnon, le revenu universel rompt “le lien exclusif entre emploi et revenu. […] [L’emploi] continuera d’être une source de distribution des revenus primaires”. De ce fait, le revenu universel serait un autre revenu primaire continu et inconditionnel, libérant ainsi le pouvoir d’achat des individus de l’employeur ou du marché du travail. En somme, le revenu universel tel qu’il est perçu par Benoît Hamon et son équipe place la société comme un facteur de production, au même titre que le travail et le capital.

Concrètement, une mise en place concrète du revenu universel reviendrait selon Julien Dourgnon à son instauration graduelle qui irait d’une “amorce d’apparence modeste, mais significative dans ses effets” qui se solderait en le versement de 120 euros par adulte et 60 par enfant, dès la naissance. Le financement de cette première phase serait rendu possible par un impôt qui remplacerait la taxe foncière et signerait la mort de l’impôt sur la fortune. Cet impôt sur les entreprises et les ménages serait à hauteur de 0.8% par an. In fine, une hausse en même temps qu’une généralisation du revenu aux alentours de 750 euros nécessiterai des recettes fiscales suplémentaires.

Comment financer le projet en France?

Dans un premier lieu, le revenu universel venant se substituer à certaines allocations sociales, il convient de les déduire pour apprécier le coût de ce premier. De ce fait, il ne sera plus question pour l’état de verser le revenu de solidarité active (RSA) et les allocations familiales seraient nettement réduites. Cependant, une réelle économie ne serait rendue possible qu’en s’attaquant à la Sécurité Sociale et en faisant s’effondrer ses piliers soit toutes les parties de la protection sociale qui couvrent la santé, les retraites et celles qui concernent l’assurance chômage. Alors où trouver les 270 milliards d’euros restant et nécessaires? Selon l’économiste Jean Gadrey (“Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire, 2015), le déblocage de la somme serait rendu possible en passant par la fiscalité ou la création monétaire mais il souligne tout de même que l’option de passer par la création monétaire demeure réservée en priorité au lancement effectif de la transition écologique et sa continuité sur le long terme. Quand à la première option, elle ferait passer “le taux de prélèvements obligatoires […] de 44.7% à 57.1%”. Une chose est certaine, sans impôt universel, le revenu universel ne pourra pas voir le jour puisque l’impôt est le premier outil redistributif de la France. Bien plus encore, le revenu universel viendrait remplacer l’ensemble des mécanismes de redistribution verticale des riches vers les pauvres et horizontales.

Pour ce qui est des propositions du candidat socialiste Benoît Hamon, elles demeurent à ce jour floues et peu réalistes.

La Finlande expérimente:

Pendant deux ans et à compter de Janvier 2017, la Finlande va tester les effets du revenu de base sur 2000 habitants, tous âgés entre 25 et 58 ans et tirés au sort. Pourquoi ne pas élargir le dispositif à l’ensemble des chômeurs Finlandais? “Donner un statut aussi avantageux à un groupe de citoyens risque fortement d’être jugé inconstitutionnel” d’après Marjukka Turunen, la responsable du service juridique de Kla, l’institution chargée des assurances sociales en Finlande. A cela, s’ajoute le coût qui plongerait le pays dans un gouffre financier car la Finlande n’a pas de budget suffisant à l’universalité de ce revenu. Selon l’économiste Ikka Kaukoranta, une telle mesure augmenterait le déficit national de près de 5% du Produit intérieur brut.

Ainsi, pour les 2000 concernés, ce revenu vient remplacer leurs indémnités chômage – il s’agit pour beaucoup d’entre eux de demandeurs d’emploi ayant épuisé leurs droits aux allocations de base – à raison d’un revenu mensuel de 650 euros, exonéré d’impôts. Le but est tout d’abord d’inciter les chômeurs à se lancer dans une création d’activité ou à accepter un emploi même précaire car leur revenu universel leur permettera de vivre en-deçà de ce salaire précaire. Si les “sceptiques y voient une manière de flexibiliser davantage le marché du travail” (Alternatives Economiques, n°366; Mars 2017), les partisans du projet qui ont permis sa concrétisation pensent bien étendre la liste de bénéficiaires aux jeunes disposant d’un faible revenu, âgés entre 18 et 25 ans, à condition que ce premier échantillon ait largement réintégré le marché du travail. Jusque-là, le projet semble aller bon train:

«J’ai lancé mon entreprise il y a douze ans; puis, je l’ai liquidé il y a cinq ans. Depuis, pour tenir, j’ai accepté de petits jobs. Mais là, avec le revenu de base, je vais enfin pouvoir retenter ma chance et relancer ma propre société.» Juha Jarvinen (37), photographe et vidéaste

Le fin du travail pointe-t’elle réellement le bout de son nez?

Au coeur même du débat relatif au revenu universel se trouve la question de l’emploi, et donc par extension: du travail. En France, depuis 1974, l’emploi se raréfie et surtout, sa qualité se détériore. En effet, de 1974 à 2016, les emplois à temps partiel ont été multipliés par quatre (Insee, 2017) et les emplois temporaires – soit les CDD ou les contrats par intérim –  ont été pour leur part multipliés par dix. Une autre chose est certaine, c’est que la croissance ralentit depuis quarante ans (Insee, 2017) et que c’est la croissance qui est le principal générateur d’emplois.

Et si l’emploi ne se faisait pas plus rare, mais se transformait? En effet, en France, l’an passé, alors que la croissance du pays était relativement basse (+1.1%), 200 000 emplois furent créés. Il est certain que le chômage demeure présent et pesant, cependant, une analyse rapprochée du marché de l’emploi montre que c’est la profonde transformation de notre système économique, le vieillissement de la France et la révolution numérique qui y sont pour beaucoup et que ce n’est pas l’emploi en soit qui présente un problème mais son adaptation aux nouvelles réalités économiques. De même, les formations à l’emploi doivent également subir des transformations assez radicales. En effet, selon l’Insee, entre 2007 et 2015, en France métropolitaine, le “nombre de cadres, professions intellectuelles, professions intermédiaires progressaieny de 1.1 million” tandis que “le nombre d’emplois les moins qualifiés – ouvriers, employés – a reculé de 900 000.

 L’idée d’un revenu universel a pris corps au XXème siècle,  et a su charmer – assez paradoxalement – la droite libérale de Friedrich Hayek ainsi que les membres de l’Ecole de Chicago, menés par Milton Friedman. Aujourd’hui, si il venait à être instauré, il s’inscrirait dans la logique de la mondialisation telle que nous la connaissons ou grâce à l’attribution qu’il génère, l’Etat se retirerait peu à peu, laissant ainsi les individus livrés à une concurrence libre et ouvrant la voie à un marché du travail plus flexible.

(c) Photo de couverture: ABC