Comment Haïti peut résoudre sa crise sécuritaire et humanitaire

Un président assassiné, des prêtres enlevés, des gangs sur le sentier de la guerre, et des milles morts après un séisme d’une magnitude de 7,2 qui a frappé l’île en août 2021. Comment la situation s’est-elle détériorée depuis le meurtre du président Moïse en juillet ? Quels sont les impacts de la crise économique sur la population ? Que faire pour résoudre la crise en Haïti ?

Suivant une question sur qui est responsable de l’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021, l’’ancien chef de la CIA à Haïti a déclaré: « Les Élites Moralement Répugnantes…ont la capacité d’acheter des trucs, de faire des communications, de faire des armes ». Bien qu’il ait admis que c’était « un coup dans le noir, » les MREs (comme les appelait les officiels américains) sont l’un des nombreux problèmes qui préoccupent la nation des Caraïbes. L’enlèvement de 17 missionnaires étrangers en octobre dernier a révélé la vraie étendue du pouvoir des gangs violents. Si leur style agressif n’était pas une preuve suffisante, le fait que le premier ministre Ariel Henry a été contraint de fuir après que des gangs armés aient ouvert le feu sur lui à la sortie d’une église à Gonaïves le 3 janvier 2022 ne laisse plus de place au doute. Pour aggraver les problèmes, les citoyens ressentent encore le choc d’un tremblement de terre meurtrier qui a causé des dommages de plusieurs milliards de dollars selon l’ONU. Quelle est la gravité de la situation en Haïti ? Quelles sont les mesures prises pour la soulager ? Et la nation peut-elle surmonter la crise actuelle ?

Miami, Jamaïque et les Colombiens : qui a tué le président ?

Le président Moïse a été retrouvé mort sur le sol de sa résidence privée à Pelerin 5 près de la capitale – il avait été abattu 12 fois, son bras et cheville étaient cassés, et son œil gauche avait été arraché. Une fusillade sanglante a éclatée à Port-au-Prince entre la police et les tireurs. 26 ex-militaires colombiens ont été arrêtés avec deux américains d’origine haïtienne qui ont déclaré être de simples interprètes. Mais la question à présent est : qui a engagé les tueurs à gages pour assassiner le président ? La réponse se retrouve-t-elle a Vice City en Floride ?

Miami est le « quartier général des exilés du monde » selon un expert de Cuba. Vénézuéliens, Cubains et Haïtiens dominent la ville inondée de narcodollars issus du commerce de la cocaïne et d’anciens soldats – poursuit l’expert : « C’est un véritable foyer…Ce sont tous des gouvernements en attente, et ils pensent tous qu’ils vont prendre le pouvoir la semaine prochaine. » La police haïtienne a affirmé avoir arrêté l’intermédiaire derrière l’assassinat, un pasteur autoproclamé basé à Miami nommé Christian Emmanuel Sanon. Les autorités affirment que Sanon, après avoir exprimé son désir de diriger le pays dans une vidéo sur YouTube, s’est rendu en Haïti en juin en jet privé avec une partie des tireurs. Lors d’une descente à son domicile, elles ont trouvé une boîte de balles, des pièces d’armes à feu, deux voitures, quatre plaques d’immatriculation de la République dominicaine et un chapeau portant le logo de la US Drug Enforcement Administration. Les mercenaires se sont fait passer pour des agents de la DEA lorsqu’ils ont pris d’assaut le domicile du président Moïse. 

« Nous savons qu’il y a de gros poissons qui ont voulu la mort » dit le ministre des élections. « Il y a des gens plus puissants derrière tout ça. » Et il a probablement raison. Avec l’ancien fonctionnaire du ministère de la Justice, Joseph Felix Badio, en fuite et l’ex-sénateur John Joel Joseph (qui s’est opposé au parti Tèt Kale de Moïse) faisant l’objet d’une enquête, il est clair qu’une conspiration plus large est en jeu. Mais, comme de nombreux analystes l’ont noté, il est plus ou moins impossible de savoir quelle théorie est vraie. Certains soulignent que Sanon était un parfait inconnu et qu’il est plus probable qu’il soit un pion plutôt qu’un cerveau. Claude Joseph, le premier ministre de l’époque, a été accusé d’avoir ordonné le meurtre, et lorsqu’il a cédé le pouvoir à Ariel Henry à la fin du mois de juillet, son successeur a été accusé d’être impliqué. De plus, sous le pseudonyme de « Whiskey », Rodolphe Jaar, trafiquant de cocaïne et informateur de la DEA, a été accusé d’avoir rencontré les conspirateurs, ce qui met en évidence le lien très important et tout aussi obscur entre la politique et le crime organisé en Haïti. 

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Des policiers devant une peinture murale du président Jovenel Moïse, qui a été assassiné quelques jours après que 15 Haïtiens aient été abattus. [Joseph Odelyn/AP]

Les Haïtiens protestent depuis des mois contre le gouvernement de Moïse, empêtré dans le scandale de corruption PetroCaribe et, comme son prédécesseur musicien controversé Michel Martelly, embourbé dans des allégations d’implication dans le trafic de drogue. Sous l’apparence d’un dictateur, Moïse avait reporté les élections législatives et, sans parlement, dirigeait Haïti par décret. Il a prolongé son mandat d’un an en invoquant des irrégularités lors de sa première prise de fonction en 2017 et a tenté de réformer la constitution – ses opposants craignaient qu’il ne supprime la limitation des mandats présidentiels. Un an et demi après son assassinat brutal, la situation politique n’est pas plus stable. L’ex-sénateur Joseph a été arrêté ce mois-ci en Jamaïque après avoir été accusé de fournir des armes et de planifier des réunions. Cependant, le fait que Mario Antonio Palacios, un ancien officier colombien, ait été inculpé aux États-Unis pour complicité dans le complot au début de l’année et que Samir Handal, un homme d’affaires lié à Miami et à Sanon, ait été arrêté en Turquie alors qu’il se rendait en Jordanie, montre à quel point la conspiration est répandue et, par conséquent, combien il sera difficile de déterminer la vérité. Lorsque Martine Moïse, désormais veuve du président, est rentrée à Haïti après un séjour dans un hôpital américain, elle a déclaré que « seuls les oligarques et le système » pouvaient tuer son mari, soulignant ainsi les problèmes institutionnels de la politique. Elle a ajouté : « Je voudrais que les personnes qui ont fait cela soient arrêtées, sinon elles tueront tous les présidents qui prendront le pouvoir. Ils l’ont fait une fois. Ils le feront à nouveau. »

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Comme la violence des gangs s’est intensifiée, des civils ont été « menacés, blessés, agressés sexuellement ou tués, et des maisons ont été pillées et brûlées » selon l’OCHA [Periodico Digital]

Couverture Nuageuse à la Cité Soleil

« C’est un endroit qui pourrait exploser très facilement et à tout moment. » Dans le vide de pouvoir laissé par la mort du président Moïse, des gangs violents ont renforcé leur pouvoir et leur territoire à travers le pays. Un photographe de la zone de guerre a déclaré qu’il « essayait de montrer une autre facette d’Haïti, pour éviter les stéréotypes » et a tout de même admis que « Port-au-Prince est presque entièrement contrôlée par les gangs. »

Les gangs ne sont pas un phénomène nouveau. François Duvalier, le dictateur pratiquant le Voudou dans les années 1960, connu sous le nom de « Papa Doc » a popularisé l’utilisation de milices armées par les politiciens lorsqu’il a créé le brutal Tonton Macute pour intimider, tuer et violer ses opposants. Les gangs à louer ont été utilisés par presque tous les dirigeants politiques. Après que le fils de Duvalier, « Baby Doc », a quitté le pouvoir en 1986, les gangs ont comblé les vides du pouvoir. Le président Jean-Bertrand Aristide, un ancien prêtre catholique romain considéré comme le premier dirigeant démocratiquement élu d’Haïti, a créé les « chimères », son propre gang armé basé à Cité Soleil, une banlieue de Port-au-Prince. Martelly et Moïse ont tous deux recruté des gangs pour contrôler les zones côtières. Mais pourquoi les guerres de gangs sont-elles devenues incontrôlables aujourd’hui ? 

Avec la mort de Moïse, de nombreux gangs ont décidé de devenir indépendants de leurs supérieurs politiques – comme l’a dit l’ex-président de la Chambre de commerce franco-haïtienne : « Pourquoi accepteraient-ils d’être utilisés s’ils pouvaient gérer les affaires ? »

Les entreprises locales sont dirigées par des gangs. Presque toutes les entreprises qui fonctionnent doivent payer des pots-de-vin pour que leur capital ne soit pas pillé ou pour transporter des marchandises à travers un territoire contrôlé par les gangs. En outre, beaucoup les paient pour leur protection. Cependant, comme les centaines de gangs se font concurrence pour le territoire, beaucoup d’entre eux augmentent leurs revenus par des enlèvements avec demande de rançon (le cas le plus célèbre est celui de la rançon d’un million de dollars demandée pour les missionnaires étrangers) et contrôlent également la population de leur territoire d’une main de fer. L’un des chefs de gang les plus célèbres est peut-être l’ancien policier Jimmy « Barbecue » Cherizier, qui dirige la coalition G9 dans la région côtière du Port-au-Prince. Malgré les accusations de massacres sanglants, il se présente comme un homme du peuple et prétend fournir des services comme l’éducation à ceux qui vivent sur son territoire. 

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Cherizier photographié en octobre 2021. À Bellecour-Cité Soleil, il dit qu’il serve le peuple mais que « leur position est celle d’esclaves mentaux, ils n’ont pas toujours compris la lutte. » [Joseph Odelyn /AP]

Comme des milliers de personnes sont déplacées par la guerre des gangs et que beaucoup d’autres souffrent de leur violence, la justification des services fournis par les gangs est au mieux faible. Malgré cela, la corruption de longue date dans la police et les forces armées signifie qu’il n’y a pratiquement aucune force pour combattre l’anarchie qui s’installe, mais tant qu’il y a des gens en Haïti, il y a toujours de l’espoir.

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Des soldats et des membres d’une équipe de sauvetage et de protection nettoient les débris d’une maison [Reuters/Ralph Tedy Erol]

Tué Deux Fois

La dévastation causée par le tremblement de terre et l’instabilité qui a suivi l’assassinat de Moïse a poussé des dizaines de milliers d’Haïtiens à partir, beaucoup se sont dirigés vers la frontière américaine où ils ont subi des traitements cruels et des conditions sordides dans des camps de détention. Néanmoins, la détermination est insurmontable. Alors qu’Ignace Zidar, qui a émigré d’Haïti vers les États-Unis en 2006, cherche sa petite sœur dans des camionnettes pour tenter de s’en sortir, il affirme que malgré les difficultés rencontrées pour arriver ici, « les renvoyer en Haïti revient à les tuer deux fois. » 

La faute ne peut cependant pas être rejetée sur Haïti. L’ingérence étrangère, historiquement par les États-Unis, a créé un système non préparé à la bonne gouvernance, mais ces erreurs peuvent être rattrapées. La communauté internationale doit prendre des mesures pour renforcer les institutions et fournir des ressources pour que le peuple puisse mieux se reconstruire. Un exemple réussi est le récent transport de l’aide par voie maritime pour éviter les territoires contrôlés par les gangs. Il n’est pas impossible qu’Haïti se remette de cette crise et l’espoir de son peuple ne s’estompera pas de sitôt.

Omar Khan

Photo de couverture: Un homme lance un sac de riz à la foule au carrefour des « 4 Chemins » après un séisme de magnitude 7,2 aux Cayes, le 15 août 2021 [Reuters/Ralph Tedy Erol]

Références :

https://www.theguardian.com/world/2021/jul/16/haiti-jovenel-moise-assassination-mystery-latest

https://www.theguardian.com/us-news/2021/sep/24/haitian-migrants-del-rio-border-camp

https://www.theguardian.com/us-news/2021/jul/12/miami-haiti-assassination-colombian-mercenaries

https://www.reuters.com/world/americas/un-calls-haiti-humanitarian-corridor-gang-held-areas-2021-08-15/

https://www.independent.co.uk/news/jovenel-moise-haiti-gangs-portauprince-aaa-b1945993.html