Fuses par Carolee Schneemann: Révolutionner le Domaine de la Représentation Erotique Pour se Réapproprier le Corps Féminin et la Sexualité Féminine

Depuis toujours, l’art a été monopolisé presque entièrement par les hommes; qu’ils soient critiques ou artistes, les hommes étaient plus nombreux que les femmes dans ce domaine. C’est ainsi que la représentation des femmes, de leur corps et de leur sexualité ainsi que la visibilité et l’influence de leurs œuvres a été contrôlée principalement par des hommes. Ce “pouvoir” ou privilège a eu une forte emprise sur le comportement, les pensées, la sexualité et le corps des femmes. C’est ainsi qu’au cours des années 1960 et 1970,  des artistes femmes et féministes ainsi que certains artistes masculins tentent d’inverser la tendance et de favoriser le point de vue, l’expérience et l’art des femmes. Cet article se concentrera sur un travail particulier qui a participé à ce processus : Fuses par Carolee Schneemann. Fuses est un court film érotique de 21 minutes datant de 1967, dans lequel l’artiste se filme ainsi que son partenaire, James Tenney, en train de faire l’amour. Schneemann a ensuite exposé la pellicule du film à la peinture, au feu et à l’acide, puis l’a coupé, égratigné et superposé pour former un collage celluloïde vibrant. Des images de pénis, de poitrine, de vagin, de bouches et de visages extatiques sont visibles ainsi que des images de corps entiers et de silhouettes qui courent sur la plage ou font l’amour.

Capture d’écran de Fuses, 1967, film couleur, muet, film 16mm, Centre Georges Pompidou, Paris

En 1968, lorsque Fuses de Carolee Schneemann est présenté au jury de sélection à Cannes, il provoque un scandale. Cette réaction est compréhensible considérant le malaise et les tabous de l’époque et le fait que ce film, traitant d’un sujet très délicat – la « vraie sexualité » – a été réalisé par une femme, en rupture avec les traditions qui ne permettaient qu’aux hommes, à travers les lorgnettes de la censure et de la bienscéance ou en opérant « clandestinement », à aborder ce thème. [1]

Peut-être est-il légitime de se demander pourquoi produire un tel film; est-ce qu’on peut le considérer comme une œuvre? Est-ce qu’il ne se rapproche pas un peu trop du film pornographique? Serait-ce de l’exhibitionnisme déguisé? Il est vrai que ces questions viennent à l’esprit en entendant parler de Fuses. Cependant, certaines réticences disparaissent après le visionnage du film: nous sommes loin d’un film pornographique. C’est véritablement un sentiment d’assister à la “vraie” sexualité qui vient à l’esprit mais aussi une sorte de malaise peut-être, l’impression de pénétrer dans l’intimité d’un couple, de devenir presque un voyeur. En se renseignant sur l’œuvre, on comprend que cette sensation est due au fait que Carolee Schneemann prend soin de se filmer elle-même; il n’y a pas de caméraman qui guide notre regard, pas d’intermédiaire; le film instaure une relation directe entre le spectateur et le couple. Ce choix de réalisation vient de la volonté de devenir indépendante du regard extérieur et en particulier du regard masculin; l’artiste contrôle son image. Et c’est là tout l’intérêt et l’importance de cette œuvre: Schneemann, à la fois artiste et muse, contrôle son image et offre une vision différente et féminine de la sexualité et de son corps, délivré de toute manipulation masculine, cliché ou fantasme. Comme l’a dit Linda Nochlin, une autre artiste de la même époque: « le pouvoir croissant d’une femme dans la politique du sexe et de l’art est appelé à révolutionner le domaine de la représentation érotique ».[2] En créant Fuses, Carolee Schneemann cherche à se réapproprier le corps et le plaisir féminin et à les extraire du fantasme masculin qui les voile et les transforme. Pour cela l’artiste use de trois “méthodes”: 

Tout d’abord, elle fait de l’homme l’objet du regard. Dans une interview avec Carolee Schneemann de 1998, Kate Haug demande : « Le sexe est-il toujours le domaine des hommes ? » , une question très importante car le sexe semble avoir toujours été fait pour et par les hommes. Traditionnellement, les femmes sont ces figures passives, tandis que les hommes sont les actifs. En effet, la politique sexuelle du regard est divisée en positions binaires : l’activité par opposition à la passivité, l’apparence par opposition à la vue, au sujet et à l’objet, et le voyeur par opposition à l’exhibitionniste;[3] toutes étant associées à l’homme ou à la femme, et chacun des genres devrait correspondre à ces caractéristiques. Dans Fuses, tout cela devient flou; le protagoniste masculin est représenté comme l’objet du désir ainsi que le sujet. Schneemann fait quelques gros plans sur le pénis de son partenaire, jouant autour des idées de la muse et du nu, ainsi que du plaisir et du dégoût. Pour ce faire, Schneemann a édité des séquences de sorte que lorsque l’on regarde le sexe masculin, il se dissout parfois pour devenir un vagin et vice versa de sorte que le dégoût et le plaisir finissent par devenir équivalents.[4] C’est l’une des raisons pour lesquelles le film est si troublant et stimulant : Tenney n’est pas seulement celui en action et Schneemann n’est pas seulement le sujet, il l’est aussi. Il est représenté comme un homme nu par une femme, de la même manière que les femmes ont été représentées tout au long de l’histoire de l’art par des hommes.

Schneemann introduit aussi l’iconologie du vagin, c’est-à-dire qu’elle montre le vagin comme il est, ce qui est très rare voir inexistant en histoire de l’art. En fait, même si le nu féminin est un topos de l’art, à quelques exceptions près comme L’origine du monde par Gustave Courbet, le vagin n’a jamais été représenté; il était inexistant, caché derrière des drapés ou des mains prudes, ou même ignoré.

Gustave Courbet, L’origine du Monde, 1866, huile sur toile, 46x55cm, Musée d’Orsay, Paris

Parmi de nombreux exemples classiques peuvent être cités La Naissance de VénusLa Vénus de Milo, ou plus récemment Abandonnée par Guillaume Seignac. 

Sandro Botticelli, La Naissance de Vénus, 1485, 172x278cm, Florence
Vénus De Milo, 150-130 BC, marbre, hauteur 202 cm, Louvre, Paris
Guillaume Seignac, Abandonnée,1904, huile sur toile, 96x176cm, collection privée

En effet, comme l’ont fait valoir Carolee Schneemann et Laura Mulvey, alors que l’image de la femme a été fortement fétichisée et, par conséquent, acceptable et représentative, l’image du vagin lui-même a été considérée comme « obscène ».[5] Ainsi, dans une interview, Carolee Schneemann se rappelle que « les femmes pleuraient parfois et disaient : « Merci, merci. C’est la première fois que je vois un organe génital féminin et je vais pouvoir regarder mon propre corps! Je vais regarder ma vulve! ».[6] Cette anecdote montre comment montrer la vulve était nouveau et libérateur ; le corps féminin n’était finalement plus considéré comme acquis et son existence dans son ensemble était reconnue. Cependant, même aujourd’hui, l’appareil génital féminin n’est souvent pas représenté dans son ensemble, même dans les manuels de sciences ; le clitoris est souvent exclu, ce qui explique l’émotion et le soulagement de certaines femmes lorsqu’on leur montre à quoi ressemble réellement leur vagin.

On peut soutenir que c’est la principale raison pour laquelle Fuses a été ainsi censuré et reçu par certaines personnes avec une telle réticence. En effet, c’est le fait que cette œuvre déconstruise les mythes soigneusement inventés sur la sexualité et l’anatomie des femmes qui la rend si controversée. Schneemann se montre en appréciant le sexe autant que son partenaire et le fait paraître facile, contrairement à ce qui est traditionnellement dit et pensé sur le plaisir féminin. “Confisquer” le plaisir sexuel des femmes a été et est toujours une grande source de pouvoir; pendant longtemps, les hommes ont eu le monopole du plaisir et ont eu l’intention de le garder. Le manque de connaissance autour du vagin et du clitoris ainsi que la circoncision féminine dans les cas les plus extrêmes participent à cette volonté de conserver ce privilège et donc ce pouvoir. La femme doit endurer l’acte sexuel et ne pas en profiter. (En Europe, un exemple très signifiactif est le fait qu’au Moyen-Age, les prostituées étaient brulées vives quand elles tombaient enceintes car on pensait qu’une femme ne pouvait tomber enceinte que si elle prenait du plaisir; elles étaient brulées car elles avaient pris du plaisir pendant l’acte sexuel.) Dans Fuses, Schneemann montre qu’il peut en être autrement. Le fait que Schneemann et Tenney participent activement à l’acte de faire l’amour semble suggérer un écho à la conception de Freud de la libido comme «masculine» chez les hommes ou les femmes. Ici, Schneemann revendique une libido féminine et entend montrer ce qu’est ou ce que peut être la sexualité féminine « réelle », à quel point elle peut être similaire à la sexualité masculine et à quel point elle est différente de celle construite par la représentation masculine de celle-ci auparavant. C’est un geste très libérateur car il donne aux autres femmes l’assurance de savoir que leur sexualité est normale et saine et qu’elles ont le droit de la vivre pleinement. Par conséquent, plutôt qu’un geste érotique, l’acceptation et la réintégration des organes génitaux féminins dans l’art a été politique. 

Enfin, elle utilise la transformation et la parodie. Schneemann transforme les attentes que l’on a par rapport à la façon dont elle devrait présenter son corps. En réexaminant la façon dont son corps est présenté et modifié, l’artiste réinterprète son identité de femme. Elle ne correspond pas au modèle transformé de la « femme fatale » qui était habituel au cinéma ni à la « figure prostituée » commune à la pornographie. Elle se représente elle-même telle qu’elle est, et non « épilée, polie, peinte dans la délicatesse propre à notre sexe ». Dans le film, elle apparaît avec des poils pubiens apparents, se laissant aller pleinement au plaisir sans retenue, traitant l’érotisme comme une force qui élimine les individus des contraintes communes, de l’auto-compréhension et de la maîtrise de soi. Schneemann se réapproprie son corps en refusant de montrer un corps de femme transformé qu’elle est censée avoir. Ici, le sexe est utilisé non seulement comme un moyen de plaisir, mais aussi comme une arme avec laquelle l’artiste entend défier les croyances et les diktats établis. Fuses rompt avec la tradition du cinéma hollywoodien et de la pornographie; elle se situe dans une nouvelle catégorie entre les deux, elle n’est ni obscène ni bidon; elle est radicale, dans son sens original, c’est-à-dire que l’œuvre remonte aux « racines ». D’une certaine façon, Schneemann montre « l’origine du monde» de la manière la plus pure et la plus simple, mais elle est considérée comme obscène et inappropriée. Avec Fuses, Schneemann entend produire une œuvre « dont l’érotisme éhonté est issu d’une culture qui a perdu et nié ses liens sensoriels avec le rêve, le mythe et les pouvoirs féminins », utilisant et transformant des éléments culturels anciens pour tenter de lutter contre ce désir de le réprimer et de le condamner. Son intention est de transformer toute la culture, ou peut-être de rétablir les «éléments originaux».

Carolee Schneemann parodie également ces attentes en adoptant certains aspects des rôles traditionnels qui lui sont attribués. L’artiste et son amant embrassent toujours les rôles traditionnels du couple hétérosexuel. Schneemann est toujours une figure sexualisée, bien qu’elle puisse paraître différente des représentations traditionnelles de la femme « sexy ». Elle reproduit aussi encore quelques fantasmes et entend provoquer du plaisir en regardant certaines des images, même si elle les défie. En faisant cela, Schneemann affirme que rejeter le point de vue des hommes sur les femmes ne signifie pas nécessairement « perdre une joie authentique dans les plaisirs bien réels du corps », comme l’a fait valoir Tickner. En fait, c’est pourquoi l’œuvre est si efficace : Schneemann agit au cœur même de ce contre quoi elle milite.

Comme l’a dit Griselda Pollock dans « Féminisme et modernisme », une œuvre d’art n’est pas féministe seulement parce qu’elle rassemble les idées ou la politique de son fabricant féministe; elle est féministe parce qu’ « elle a un effet politique en tant qu’intervention féministe selon la façon dont l’œuvre agit, fait des demandes et produit des positions pour ses téléspectateurs. Elle est féministe en raison de la façon dont elle fonctionne comme un texte dans un espace social spécifique par rapport aux codes et conventions dominants de l’art et aux idéologies dominantes de la féminité « , ce qui est précisément ce que Fuses s’applique à faire. La signification de l’œuvre réside non seulement dans les idées qu’elle transmet, mais  aussi dans le fait de redonner à la femme sa sexualité, ses désirs et ses capacités et en libérant ceux des relations de pouvoir de la société patriarchale. Carolee Schneemann résume son approche avec cette phrase dans son interview avec Haug : “Dans un sens, j’ai donné mon corps aux femmes pour nous rendre nos corps”. 

En visionnant cette œuvre de Schneemann ainsi que certaines autres comme Meat Joy ou encore Eye Body, il est presque impossible de ne pas être surpris voir choqué. Cette réaction est déjà révélatrice en soi et c’est pour cela que son travail est important. L’artiste décédée en 2019 laisse derrière elle de grandes œuvres qui posent encore problème aujourd’hui et qui sont toujours rejetées par beaucoup mais qui ont cependant marqué un tournant dans l’histoire de l’art ainsi que dans l’histoire du féminisme. 

Si vous voulez allez voir le film complet voici le lien: https://vimeo.com/95144618

Apolline Amaudric

Photo de couverture : Capture d’écran de Fuses, 1967, film couleur, muet, film 16mm, Centre Georges Pompidou, Paris


[1] https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01782279/document

[2] Linda Nochlin, « Eroticism and Female Imagery in Nineteenth-Century Art” in Woman as Sex Object, Studies in Erotic Art 1730-1970, Ed. Thomas B. Hess and Linda Nochlin, Allen Lane, 1973

[3] Griselda Pollock, ‘Modernity and the Spaces of Femininity’, in Vision and Difference: Femininity, Feminism, and Histories of Art (London: Routledge, 1988)

[4] Kate Haug et Carolee Schneemann, “An Interview with Carolee Schneemann,” Wide Angle vol. 20, no. 1 (1998)

[5] Laura Mulvey, “You Don’t Know What is Happening do You, Mr Jones?” in Spare Rib, no.8, (1973)

[6] Haug et Schneemann