450 millions de dollars pour un tableau : irrationnel ou justifié ?

A journalist takes photos of Leonardo da Vinci's "Salvator Mundi" after it was unveiled at Christie's in New York on October 10, 2017. One of fewer than twenty painting by Leonardo da Vinci and the only one in private hands, the Salvator Mundi will be offered in Christie's Evening Sale of Post-War and Contemporary Art on November 15, 2017, in New York, with an estimation in the region of 100 million US dollars. / AFP PHOTO / Jewel SAMAD / RESTRICTED TO EDITORIAL USE - MANDATORY MENTION OF THE ARTIST UPON PUBLICATION - TO ILLUSTRATE THE EVENT AS SPECIFIED IN THE CAPTION (Photo credit should read JEWEL SAMAD/AFP/Getty Images)

Par Vittoria Elena Morini

Vendu à 450,3 millions de dollars à New York le 15 novembre au soir, le tableau Salvator Mundi peint par Léonard de Vinci devient l’œuvre la plus chère au monde. Un record historique qui fait exploser toutes les limites. Il aura suffi de dix-neuf minutes et d’une bataille téléphonique entre acheteurs pour signer un nouveau record du monde sur le marché de l’art. L’œuvre, vieille de plus de 500 ans, a été adjugée 450,3 millions de dollars par la maison de vente aux enchères Christie’s. Elle avait été acquise en 2013 pour 127,5 millions de dollars par le milliardaire russe Dmitry Rybolovlev, vendue par le marchand d’art suisse milliardaire Yves Bouvier.[1] La vente a pulvérisé le précédent record, Les Femmes d’Alger. Un Picasso vendu en 2015, toujours par Christie’s.[2] Devenu officiellement le tableau le plus cher au monde, la vente de ce de Vinci est-elle un choc ? La puissance du nom et la rareté de l’objet l’ont emporté.

Musées et investisseurs : un montage financier sophistiqué

Derrière cette enchère se cache un montage financier assez compliqué. Ce n’est pas un milliardaire, qui sur un coup de tête a fait un chèque à neuf chiffres, mais bien des fonds d’investissement agissant de concert et en lien avec plusieurs grands musées, le tout ajusté par cet acteur majeur du marché de l’art : le market-maker. L’œuvre ainsi financée pourra être revendue ou louée pendant plusieurs années à de grands musées qui pourront l’exposer à tour de rôle. Selon Artprice, ce record s’explique par l’émergence d’une véritable industrie muséale. Entre 2000 et 2017, le marché de l’art a crû en volume de 1400%, passant des 500.000 collectionneurs d’après-guerre à 70 millions de consommateurs (et propriétaires) d’art. 450,3 millions est un prix calibré si on tient compte du modèle économique auquel le de Vinci s’adosse. En effet, c’est les futurs revenus générés par la billetterie des musées qui vont l’accueillir qui dictent le prix.[3] Avec une œuvre de cette qualité vous êtes assuré de déplacer des foules de touristes d’un continent à l’autre. Comme au Louvre, où il y a un circuit Joconde, pour les pays d’accueil, détenir ces œuvres monumentales est devenu un enjeu de soft power, attirant de nombreux touristes venant du monde entier.

Jusqu’à 18% de retour sur investissement

Pour les investisseurs, les œuvres d’art sont devenues des actifs tangibles à part entière, avec un track record et une légitimité, à l’image d’une action ou une obligation. En effet, entre 2000 et 2017, le marché de l’art a remarquablement bien résisté aux chocs qui ont frappé les Bourses, puisque les taux d’intérêt vont rester durablement au plancher du fait des 10 000 milliards de liquidités déversées par les banques centrales depuis la crise de 2008. Au cours des dix dernières années, les banques ont constitué entre 350 et 400 fonds d’investissement misant principalement sur l’art contemporain. Ces œuvres sont un placement sûr et peu risqué car elles sont portées par l’appétit dévorant et croissant des musées. En effet, un lot de plus de 50.000 euros peut rapporter en moyenne annuelle 11%, à plus de 100.000 euros son rendement grimpe de 12 à 14% et au-dessus du million d’euros, son retour sur investissement peut dépasser les 18%.[4]

Un monde parallèle ?

Alors qu’une grande partie du monde est encore frappé par la crise, le marché de l’art génère régulièrement des prix de plusieurs millions de dollars pour certaines peintures et sculptures, et semble ainsi vivre dans un univers parallèle. Il reflète la nature de la richesse d’aujourd’hui. La spéculation dans le monde de l’art est une mode émanant de l’industrie du luxe. L’argent permet aux milliardaires de se livrer à un sport presque compétitif pour obtenir les œuvres d’art les plus attractives.[5] Après tout, si vous pouvez dépenser près d’1 milliard de dollars sur un yacht, comme le milliardaire russe Roman Abramovich, quelques millions de plus pour une œuvre d’art, ce n’est pas beaucoup. Cette consommation ostentatoire engendre une rivalité entre collectionneurs privés, donnant naissance à une concurrence sans limites.

Une image changeante

Le marché de l’art a connu une croissance massive au cours des 25 dernières années. Dans un rapport publié en 2012, l’équivalent d’environ 27,2 milliards de dollars d’œuvres d’art a été vendu par les concessionnaires et les maisons de ventes en 1990. En 2007, au sommet du dernier boom, ce chiffre avait presque triplé. Outre l’expansion, l’activité de vente d’art a été profondément modifiée par l’arrivée de nouvelles économies. C’est maintenant un marché global, non plus dominé par les Etats-Unis et l’Europe, puisque la Chine et les Etats du Golfe ont bondi en tête.

Disparité des fortunes

Acheter de l’art, pour beaucoup de nouveaux riches d’aujourd’hui, donne accès à un style de vie glamour.[6] Il y a toujours plus de foires d’art, de biennales, de ventes aux enchères et d’événements dans le monde entier, où les galeries et les maisons de ventes aux enchères organisent les fêtes les plus scintillantes. Les magazines de mode, les produits de luxe et les sociétés horlogères s’y retrouvent, ainsi que les banques, qui regardent de plus en plus l’art comme une nouvelle classe d’actifs. Le revers de la médaille est la polarisation, avec une petite partie de gens très riches qui alimentent le marché, faisant grimper les prix pour quelques artistes. Plus bas dans l’échelle, cependant, les acteurs moins riches du marché sont moins dynamiques. Ainsi, même si l’image générale semble rose, elle est en fait une autre preuve des inégalités économiques.

[1] Lejdd.fr

[2] LeFigaro.fr

[3] Wikipedia

[4] Lejdd.fr

[5] Forbes

[6] BBC

Sources:

(c) Photo de couverture: TIME Magazine