“We are a global Majority” – Entrevue avec Ayo Olatunji

Propos recueillis par Sofia Bouguerra et Charlotte Gross

Le mois précédent, UCL a célébré le Black History Month (Mois de l’Histoire Noire). Beaucoup  d’entre vous ont participé aux différents événements organisés par la branche BME de UCLU soit des discussions de groupes, des conférences, des ateliers politiques, sur l’activisme, sur la poésie. Depuis 2013, UCL tente, en l’espace d’un mois, d’englober autant de catégories de la vie étudiante que possible et d’en faire des plateformes de visibilité pour la question de l’Histoire Noire, le curriculum et les activités étudiantes étant trop souvent concentrées sur un point de vue typiquement blanc. 40% des élèves de UCL se définissent comme BME (Black and Minority Ethnic), une appellation très large qui comprend beaucoup d’ethnies différentes (African-British, Caribbean -British, Asian, South East Asian, North African…): essayer de concentrer des siècles d’histoires aussi diverses en un mois peut sembler une tentative insensée. Dans l’optique de clore sur ce mois, et d’évaluer son impact à UCL, Sofia Bouguerra, rédactrice pour Le Journal, a pu parler à Ayo Olatunji, qui nous a accordé une interview ce mardi 31 octobre.

La première question majeure a été celle de l’impact du Black History Month (BHM) sur la discrimination au sein du campus de UCL depuis 2013. Y a-t-il eu un changement positif notable, ou la situation semble-t-elle plutôt stagner? Ayo a tout d’abord précisé qu’au sein même de la communauté BME, le concept de “blackness” n’était pas compris de manière similaire pour chaque personne, d’où la difficulté à réellement comprendre l’impact concret du BHM. En effet, selon Ayo, il faut déjà différencier entre deux branches majeures: “political blackness”, c’est-à-dire chaque personne qui se définit comme BME selon des critères physiques et identitaires, puis “blackness as an identity” – autrement dit, les différences de cultures, fomentées par les divers environnements dans lequel chacun évolue, par exemple. Le concept n’est donc pas, selon Ayo, confiné dans un cadre clairement établi. Même si le but de ce mois est d’essayer de toucher à autant de sujets qui puissent concerner toute la communauté BME, cela reste “physiquement impossible”, et certains aspects du BHM doivent alors être malheureusement négligés, ou mis au devant moins en amont. Pour Ayo, les objectifs principaux restent “educate and empower” – éduquer et donner du pouvoir, ce qui requiert d’ouvrir les discussions le plus possible, et de les rendre accessibles à un maximum de personnes. Conséquemment, les options d’ouverture culturelle sont plus restreintes.

Sofia a aussi interrogé Ayo sur les questions d’intersection, c’est-à-dire de la discrimination interne au sein de la communauté BME selon des catégories comme le genre, l’identité sexuelle, la religion…Ayo a expliqué qu’un effort a été fait pour panifier des discussions pour chacune de ces sections identitaires, afin de donner à chacun l’opportunité de parler de son vécu en lien avec, mais aussi par delà, son identité ethnique. Par exemple, une exposition a été organisée pour les femmes BME, et une autre aura lieu en Novembre sur le fait d’être à la fois BME et musulman. De plus, tous les vendredis du BHM ont eu lieu des projections de films, par exemple Moonlight dans l’optique d’ouvrir une discussion sur la place de la communauté LGBT au sein du groupe BME.

La question des quotas a aussi été abordée: en France, le système éducatif ne tient pas des pourcentages sur la composition ethnique d’une université par exemple, comme UCL le fait (au moyen des questionnaires sur Portico notamment). En théorie, le système français souligne le fait que nous sommes en théorie un peuple totalement uni et indifférencié – ce qui n’est évidement et malheureusement pas vrai dans les faits à l’heure actuelle. Selon Ayo, ce n’est pas un système particulièrement effectif: Ayo a discuté de son voyage à Calais l’an dernier, et du fait d’avoir été marqué par le traitement abject reçu par les réfugiés. Surtout, il a pu remarquer que, même au sein des réfugiés, il existait une hiérarchie de traitement, les réfugiés Subsahariens devant faire face à plus d’oppression et moins d’intégration. De plus, Ayo a dit avoir été particulièrement choqué par certaines remarques passées de Macron, comme “Quand des pays ont encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien” ou “Le défi de l’Afrique, il est civilisationnel aujourd’hui”, des remarques qui prouvent que la France, malgré le fait de prôner une unité totale et une indifférenciation ethnique, néglige l’impact de l’héritage colonial sur un continent qui a été fortement marqué par la présence française, ce qui peut résulter en, par exemple, ce “problème” reproductif et civilisationnel. Par contre, ce n’est pas dire que, en comparaison, Ayo trouve le système Britannique plus au point – notamment, des efforts doivent être aussi faits pour ouvrir des discussion sur le colonialisme de l’empire Britannique et ses conséquences actuelles et passées.

Le terme de “racisme inversé” est parfois évoqué en relation avec le BHM, ce à quoi Ayo répond que le terme est un mythe: il est littéralement et physiquement impossible pour qu’une personne blanche souffre du racisme de la part d’une personne BME. Au maximum, il est possible de discriminer – ce qu’Ayo appelle “colourism”, un acte individuelle basé sur les attributs physiques et l’apparence d’une autre personne. Le racisme est une institution sociale plus complexe, explique Ayo, en lien avec des questions de régionalité et de culture en plus du “colourism”. Dans la plupart des sociétés occidentales, il existe des hierarchies mises en place pour ancrer le racisme (à ce sujet, Ayo a ajouté que la science de la “white supremacy” vient d’ailleurs de UCL). C’est pour cette raison qu’il tient vraiment à coeur à Ayo de créer des espaces d’expression, c’est-à-dire des “safe spaces”, où le poids d’une société “white-centrist” ne soit pas ressenti: pour Ayo, “all society is a white only space”, par conséquent il est normal et totalement justifié que la communauté BME ait, elle aussi, droit à un espace qui soit totalement sien, pour pouvoir parler en toute ouverture des questions d’oppression individuelle et collective.

Pour conclure, Sofia a demandé à Ayo s’il pouvait citer quelques unes de ses figures historiques préférées du BMH, surtout des figures qui restent souvent moins évoquées par le système éducatif mainstream. Ayo a parlé de Marsha P. Johnson pour commencer, une Afro-Américaine, drag-queen et activiste pour le mouvement de gay liberation. Partisane engagée dans la lutte pour la reconnaissance des droits de la communauté LGBT,  elle était une des figures proéminentes dans les événements de Stonewall de 1969, et pourtant ne reçoit aucune reconnaissance ou de mérite dans la culture mainstream. Graça Machel, la troisième épouse de Nelson Mandela, est aussi comprise dans la liste d’Ayo – elle reste malheureusement surtout connue pour son titre en tant que Mme Mandela, alors qu’elle était  elle aussi en première ligne lors de la lutte contre l’apartheid, et devait aussi protéger sa famille durant les années en prison de Mandela. Ayo a aussi parlé de Toussaint L’Ouverture, le leader le plus notoire la Révolution Haïtienne – esclave autodidacte, il a dévoué sa vie à l’insurrection Noire contre les Empires, et l’a transformée en un véritable mouvement révolutionnaire. Grâce à lui, Saint-Domingue est devenue la première ex-société coloniale libre à explicitement rejeter le concept de “race” comme base pour le classement social. Enfin, Ayo a clôt l’interview sur le personnage de Malcolm X – pour lui, la figure la plus diffamée et incomprise dans l’Histoire Noire, toujours présentée en contrepoint par rapport à Martin Luther King, et jamais réellement étudiée en tant que telle, parce qu’il a su exprimer des vérités difficiles à entendre pour son temps (et peut être encore même aujourd’hui).

Pour conclure sur ce mois de Black History, l’expression d’Ayo, “We are a Global Majority”, me paraît parfaitement adéquate: le BHM nous rappelle qu’il ne s’agit pas de valoriser une minorité ethnique mais, au contraire, de célébrer cette “majorité globale”, ses différences et similitudes.