Boutros Boutros-Ghali: « L’Africano-Arabe chrétien qui parle comme un diplomate Français »

Par Rita Bouziane

Il y a un an, jour pour jour, Boutros Boutros-Ghali est décédé au Caire, la ville qu’il l’a vu naître. Quand il est nommé sixième secrétaire général de l’Organisation des Nations-Unies en 1992, un nouvel ordre mondial s’installe: celui de la démocratie trimphoante et du multilatéralisme. Cependant, avec l’avènement des années 1990, ce sera le grand retour des pires nationalismes et la perpétuation des génocides qu’on pensait appartenir à un autre temps. Quand à la communauté internationale elle a été en partie impuissante et spectatrice. Ainsi, le mandat de Boutros-Ghali a-t’il mis l’emphase sur les limites du rôle de Secrétaire général des Nations-Unies qui l’ont rendu incapable d’agir à temps et efficacement, notamment au moment où se déroulait devait ces yeux le Génocide Rwandais. Cependant, il avait formulé dès 1992 son désir de réformer l’ONU et tenté de mettre en place un engagement en ce sens. Si le projet a été repris par Kofi Annan en 2006, il est fort de constater que cette réforme n’a à ce jour pas abouti et que plane aujourd’hui sur l’ONU le spectre de la Société des nations.

Considéré par le peuple Arabe comme une véritable icône, Boutros Boutros-Ghali – alors issu d’une famille kopte égyptienne de politiciens et de diplomate – s’initiera très tôt à la politique et marquera la scène internationale en tant que diplomate, juriste, ministre des affaires étrangères et professeur de droit international. Grand francophile, il sera le premier secrétaire général de la Francophonie (1998-2002) mais surtout un homme de convictions qui a nottement ouvertement critiqué les Etats-Unis, ce qui lui a coûté son second mandat à la tête de l’ONU. Il a également été vivement critiqué pour la position de l’ONU quand au génocide rwandais et la situation en ex-Yougoslavie.

Ainsi, c’est à travers les élèment particuliers de son enfance, ses réussites et ses échecs, que nous allons faire un voyage dans le temps qui nous propulsera dans les année 1990: l’âge d’or de la Francophonie dans les pays Arabes, un moment de césure dans le monde Arabo-musulman quand à la question israélo-palestinienne et un autre, de grande tension, entre les Etats-Unis et la Maison de verre.

Un homme politique 

Une affaire familiale 

Né au sein d’une grande famille de la minorité copte d’Egypte, son grand-père, Boutros Ghali, avait été premier minsitre et sera assassiné en 1910 alors qu’il occupait encore son poste. Quand au cadre de son enfance jusqu’à la fin de son adolescence, il est le plus apte à le décrire et reconnait donc être« né avec une cuiller en or dans la bouche. Fils d’une riche famille copte égyptienne, je n’ai pas eu à lutter, et j’ai eu une enfance et une adolescence dorées. »

Cependant, le détail de son enfance qui a retenu notre attention car il a sans l’ombre d’un doute marqué la vision du monde du jeune Boutros est l’ensemble des étés qu’il a passé à Alexandrie, dans un décor de fin de guerre. Alexandrie c‘est la ville où « où cinq races, cinq langues, une douzaine de religions se côtoyaient » (Durrell, 2003) et aussi celle du premier et dernier amour de Boutros, sa future femme Leia, issue d’une grande famille juive Egyptienne. C’est donc sur cette terre cosmopolite, où l’on vivait ensemble et parlait tout aussi bien l’arabe, que le grec, l’hébreu ou l’anglais que se forgea l’identité de Boutros Boutros-Ghali: celle d’un citoyen du monde qui sera naturellement des décennies plus tard à la tête de l’Organisation Internationale de la Francophonie.

Il devient à la sortie de ces études professeur de droit à l’université du Caire et publiera des ouvrages, tous concernant le droit et les relations internationales. Au préalable, Boutros-Ghali a été formé d’abord en Egypte puis en France. Sous Anour al-Sadate, il sera nommé en octobre 1977, ministre d’Etat aux Affaires étrangères, poste qu’il occupera pendant quatorze ans.

Les accords de paix égypto-israéliens

A la suite de sa nomination comme ministre des affaires étrangères, Boutros-Ghali jouera un rôle clef dans l’officialisation de ce qui deviendra les accords du Camp David, signée en 1979. En effet, il a été le médiateur entre son gouvernement et le gouvernement Israélien qui le percevait comme un allié, ce qui provoqua la colère des autres nations Arabes. Cependant, il réussit à garantir la paix pour son pays, l’Egypte.

Ainsi, du 5 au 17 septembre 1978, à Camp David – la résidence privée du président des États-Unis, dans le Maryland – les accords sont signés par Jimmy Carter, le président Américain de l’époque, Anouar al-Sedate et le premier ministre Israélien Menahem Begin. De ce fait et conformément aux normes de l’accord signé, les troupes Israéliennes se retirent progressivement, rendant le Sinaï à l’Egype en échange d’une reconnaissance par l’Égypte du droit de libre passage des navires israéliens dans le canal de Suez, le détroit de tiran et le golfe d’Aqaba.

Si cette normalisation des relations égypto-israéliennes assure la paix pour l’Egypte, les questions relatives à l’autonomie palestinienne en Cisjordanie et à Gaza stagnent et cela marquera une rupture de l’Egypte avec l’URSS et le reste du monde arabe.

Défenseur des droits de l’Homme 

L’arabité et la paix 

Intellectuel, diplomate mais égyptien et arabe avant tout, il n’avait pas manqué de le rappeler lors de sa cérémonie d’investiture le 5 décembre 1991 qu’il voyait dans sa nomination “un signe de reconnaissance envers l’Egypte pour son rôle sur la scène internationale. Qui plus est, le fait que l’Egypte soit un pays arabe et africain, qui à travers son histoire a été à la croisée des civilisations et des religions, me donne l’intime conviction que chaque égyptien a pour but ultime la recherche de la paix et la sécurité en employant le dialogue et la coopération”.

Réformer l’ONU

Grand spécialiste du droit international, Boutros-Ghali a été président du Conseil national des droits de l’Homme de l’Egypte, il estimait que l’ONU n’arrivait plus à s’affirmer depuis la fin de la Guerre Froide en 1989 pour deux raisons. La première est qu’en effet, la bipolarité conférait à l’ONU un certain équilibre, qui, une fois rompu, a mis les Etats-Unis en position de superpuissance laissée libre de d’agir « comme bon lui semble ». La seconde est qu’aujourd’hui, il est légitime d’affirmer qu’il existe des acteurs non-étatiques beaucoup plus puissants que les Etats d’où une nécessité de réformer l’ONU afin que l’organisation “soit représentative des organisations non gouvernementales et de la société civile”.

Construire la paix 

Boutros Boutros-Ghali est à l’origine du “Peace Building” de l’ONU, soit la période après l’intervention de l’organisation durant laquelle il juge nécessaire de continuer d’accompagner le changement afin d’éviter une rechute. Afin d’illustrer ces propos, Boutros-Ghali avait comparé les pays à un malade qui venait de quitter l’hôpital et entrait donc en convalescence : c’est une période d’une grande importance car si il n’est pas accompagné, il risque de rechuter et de se retrouver dans un état pire que celui qui l’a fait se retrouver à l’hôpital. Les rechutes sont d’ailleurs une réalité, comme a pu le démontré l’histoire, nottement dans la région des Balkans.

Aussi, le leitmotiv de l’ancien secrétaire général des Nations-Unies était que “« L’ONU doit toujours être au service des damnés de la terre ». Ainsi, fut-il à l’origine des missions préventives des casques bleus qui sont envoyés dans des zones sensibles, alors qu’on avait l’habitude de n’avoir recours à eux qu’après que le conflit ai éclaté. Preconisant ainsi la diplomatie préventive, il publiera un “Agenda pour la paix” et un “Agenda pour la démocratisation.

Il sera nottement à l’origine des tribunaux internationaux auxquels ont eu recours lors des affaires bosniaques et rwandaises.Le génocide rwandais : un échec personnel

«Je me sens humilié avec ce qui s’est passé au Rwanda. J’ai été l’un des premiers à parler de génocide mais je n’ai pas réussi à ébranler l’opinion publique. Les Etats sont restés insensibles à mes appels.» disait-il.

Suite à la Seconde Guerre Mondiale, l’Organisation des Nations Unies adopta une Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (CPRCG) le 9 décembre 1948 selon laquelle: « un génocide, qu’il soit commis en période de guerre ou de paix, un crime selon le droit international qu’il faut réprimer et punir ». Cependant, l’ONU, n’est pas intervenue. Aussi, une enquête menée par la journaliste britannique Linda Melvern rendra compte du fait qu’alors qu’il était ministre des affaires étrangères égyptiennes, Monsieur Boutros-Ghali signa un accord d’arme avec le Rwanda mais que selon lui “quelques milliers de fusils n’allaient rien changer à la situation”.

Entre Avril et Juin 1994, près de 800000 Rwandais furent tués en l’espace de 100 jours. La plupart des victimes étaient des Tutsis et la grande majorité de ceux qui perpétrèrent ces violences, des Hutus. Ce qui n’était qu’un défilé de contestations de nationalistes dans la capitale Kigali s’est rapidement transformé en un véritable bain de sang civil qui fut marqué par une vitesse et une violence sans pareil.

Dans une entrevue de 2004 avec PBS Frontline, Boutros-Ghali expliqua la position de l’ONU par le fait que “nous n’avions pas réalisé qu’il s’agissait d’un génocide. En effet, notre défibition du terme génocide était éronnée car ils ne disposaient que de machettes et jamais nous n’aurions cru possible que cela constituait des armes capable d’être à l’origine d’un génocide”.

Le massacre débuta à Kigali – la capitale rwandaise – quand La Jeune Organisation Anti-Tutsi établie par les extrémistes Hutus, mit en place des barrages sur la route et des contrôle d’identification. L’un des pires massacre eu lieu dans la nuit du 15 au 16 avril dans l’Eglise Catholique de Nayrubye située à quelques kilomètres de Kigali où les victimes furent achevées à l’aide de manchettes et des femmes furent violées et torturées soit par le biais du découpage de leurs seins ou l’excision.

Les foudres des Etats-Unis

La tradition veut que les secrétaires généraux de l’ONU effectuent deux mandats, cela n’a pas été le cas de Boutros Boutros-Ghali face à qui les Etats-Unis ont usé de leur droit de véto. Selon l’écrivain égyptien Eric Roulean, Boutros-Ghali était perçu par le gouvernement Clinton comme quelqu’un de trop “subversif” et d’incontrolable et représentait un obstable à l’officialisation des démarches allant dans l’intérêt des Etats-Unis. Plus loin encore, dans son livre “To End a War(1999), le diplomate américain Richard Hobrook établit une corrélation positive entre le refus de Boutros-Ghali à bombarder la Bosnie, s’opposant ainsi à la volonté des Etats-Unis, bombardement qui sera supporté par son successeur, le Ghanéen Kofi Annan.

Accusé par l’adminsitration Clinton d’être « un obstacle aux réformes », Boutros Boutros-Ghali est sommé de ne pas solliciter un second mandat, faute de quoi le gouvernement américain lui opposerait son veto alors qu’il bénéficie de la sympathie de la majeure partie des pays membres de l’ONU et de la sympathie de la communauté internationale. Cependant, pour Madame Madeleine Albright – ambassadeur des Etats-Unis aurpès de l’ONU – cette décision est « irrévocable » et Boutros-Ghali doit partir allant même jusqu’à laisser penser qu’il abusait de biens sociaux.

Cependant, face à ce qui est perçu par beaucoup comme une injustice, l’indignation gagnera la porte-parole de l’ONU, Mme Sylvana Foa, citoyenne américaine, qui accusa son gouvernement de « pratiques rappelant l’ère maccarthyste » – lorsque les Etats-Unis pratiquaient, sous l’impulsion du sénateur Joe McCarthy, la chasse aux communistes.

Au plus proche de la francophonie et de la jeunesse 

De l’importance de l’engagement politique..

A l’occasion de la première session du Parlement francophone des jeunes mis en oeuvre par l’APF, au Québec, en 2001, il a mis l’accent sur l’importance majeure que revêt la participation des jeunes à la vie politique.

En effet, selon Mr. Boutros-Ghali, “les jeunes vont justement utiliser la révolution technologique en cours. On a d’ailleurs pu le voir lors des récents événements dans le monde arabe. C’est une révolution qui est beaucoup plus profonde que l’invention de l’imprimerie. Nous vivons une ère nouvelle qui a pris naissance avec la fin de la guerre froide avec une évolution accélérée de la technologie. Dans les dix prochaines années, vous allez avoir de nouvelles inventions qui risquent de changer toutes les règles des rapports internationaux, des concepts qui étaient basés sur la souveraineté qui datent des traités de Westphalie. Les jeunes auront la possibilité de vivre cette révolution technologique et ils doivent se préparer à participer à cette révolution, à pouvoir l’apprivoiser.

de la francophonie et de la diversité.

Nommé secrétaire général de la Francophonie en 1998, il sera le premier à exercer cette fonction, jusqu’en 2002. Intellectuel, juriste et diplomate, Boutros-Ghali publiera de nombreux ouvrages en français, langue avec laquelle il a un rapport particulié d’autant plus qu’il a fait la majeure partie de ses études à Paris, à l’Institut d’Etudes Politiques, ville où il vivait encore, lorsqu’il n’était pas au Caire.

Dans une interview accordée au New York Times en 1995, il met en exergue le cachet polyglotte de sa femme – Leia Maria Boutros-Ghali – et lui-même, disant ainsi que lorsqu’ils se disputent, ils parlent arabe, quand il s’agit de parler de choses ayant à voir avec les affaires, c’est l’anglais qui prime et enfin, quand tout va bien, ils optent pour le français.

C’est d’ailleurs la diversité qui lui donnait de l’espoir. Il avait affirmé dans une interview être optimiste car il croyait en la “décentralisation”. En effet, c’est ” la multiplicité des langues, la multiplicité des groupes internationaux qui va permettre de démocratiser la mondialisation. Si tout le monde parle la même langue, si tout le monde agit selon les mêmes règles, vous allez avoir un régime autoritaire. Par contre, la diversité culturelle, la diversité des langues, la diversité des traditions vont aider à la démocratisation des rapports internationaux et de la mondialisation.

(c) Photo de couverture: United Nations Information Service (UNIS Vienna)