Neurologie: Olivier Sacks et ses drôles de patients

Par Marion Durteste

« Le monde est une construction : il est fabriqué par nos cerveaux », 

Oliver Sacks, décédé en août 2015, était un neurologue et écrivain britannique. Ses recueils de cas cliniques étranges et merveilleux comme Musicophilia, L’odeur du si bémol ou L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau en ont fait sa renommée mondiale. Sacks était fasciné par les ressources infinies du cerveau. Il portait une attention toute particulière aux symptômes incroyables que certains dérèglements cérébraux peuvent provoquer.

Sa plume scientifique et philosophique confère une dimension nouvelle a la neuroscience, une dimension accessible, et surtout littéraire. La science est son roman, les malades ses protagonistes. Dans ses livres ils narrent ses rencontres avec des patients aux troubles improbables. Se mélangent explications neurologiques, allusions philosophiques et réflexions sur l’infinie complexité de notre cerveau.

Penchons-nous sur quelques cas minutieusement étudiés et transmis par Oliver Sacks :

Le Docteur P et sa femme-chapeau

Le Docteur P, un brillant professeur de musique, se plaignait de ne plus distinguer les visages. Ces-derniers ne représentaient pour lui que des formes abstraites, une tête d’enfant ou un dodécaèdre, la distinction n’était plus faite. Un jour, sortant du bureau de Sacks, le patient attrapa la tête de sa femme d’une manière singulière, il essayait vraisemblablement de mettre ce qu’il croyait être son chapeau. L’homme disait, très poétiquement d’ailleurs, reconnaitre ses proches à leur « musique corporelle », la façon dont leur corps bougeait, marchait, s’exprimait dans l’espace. Le docteur P était atteint d’une agnosie visuelle ; sa vue ne présentait aucun défaut, son cerveau en revanche était défaillant.

L’agnosie visuelle est un trouble neurologique qui survient le plus souvent à la suite d’un accident vasculaire cérébral ou d’une infection des zones visuelles du cerveau, dans quelques rares cas la pathologie est orpheline. Elle se traduit cliniquement par une incapacité à reconnaitre des objets familiers (une maison, un bijou, un chapeau) et à distinguer les chiffres des lettres. Chez certains patients, comme le Docteur P, les visages deviennent des formes inconnues, on parle alors de prosopagnosie.

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Un patient atteint d’agnosie visuelle est parfaitement capable de recopier un dessin, sa vue étant normale. Cependant, alors que nous discernons aisément un sachet de thé, une bague et une plume, lui ne perçoit rien, rien de descriptible du moins.

La jambe paresseuse  

Oliver Sacks fait la connaissance d’un homme qui explique s’être réveillé à côté d’une jambe humaine coupée, « une chose horrible ». En essayant de la jeter à terre, il est lui-même tombé. Etrange. Les infirmières informent le neurologue que le patient essayait avec une effroyable violence de s’arracher la jambe gauche. On demande alors à l’homme où se trouve sa jambe gauche si ce membre étranger n’est pas le sien, ce-dernier répond qu’il n’en a pas la moindre idée et qu’il « faut la retrouver ». Ce terrible cas clinique fut nommé par les neurologues « la jambe paresseuse ». Le patient, hémiplégique, avait entièrement perdu la conscience de son membre. La jambe, paralysée, ne lui appartenait consciemment plus.

Les explications biologiques de ce phénomène ne sont pas relatées par Sacks. Il s’agit très certainement d’une lésion du lobe pariétal droit. Cette zone du cerveau est indispensable a une conscience de notre corps dans l’espace ainsi qu’a diverses modalités sensorielles comme le toucher.

 Madame S vit à droite

Madame S avait subi une sérieuse attaque des zones antérieures profondes de son hémisphère cérébral droit. A première vue, elle se portait très bien, une femme joyeuse, intelligente et pétillante. Madame S se plaignait de ne pas avoir de dessert, ou de ne pas être servie en assez grande quantité. Madame S se maquillait d’une façon plutôt surprenante aussi.

En fait, son dessert était à gauche de son plateau, son assiette était remplie et elle se maquillait uniquement la moitié droite de son visage. Cette patiente avait perdu la notion de « gauche ». Non seulement son champ visuel gauche avait disparu, mais également sa perception de celui-ci. C’est comme s’il existait un « second monde », à gauche, dont elle ne faisait pas partie, une moitié d’univers qui avait cessé d’exister. En neurologie, on parle d’héminégligence.

L’héminégligence s’explique par une lésion sévère d’un hémisphère du cerveau, souvent le droit. Les zones fréquemment touchées sont le lobule pariétal inférieur, le cortex temporo-pariétal ainsi que le cortex temporal supérieur.

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En orange, la zone cérébrale couramment lésée chez les personnes souffrants d’héminégligence

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Voici les dessins d’un patient atteint d’héminégligence gauche L’horloge ne montre que l’heure à droite, la maison est coupée en deux et il manque les pétales gauches de la fleur. C’est un phénomène très étonnant, difficile à concevoir, pour nous autres au cerveau intact. Il existe pourtant bel et bien et n’est pas si rare qu’on pourrait le croire…

Le cerveau est un bien curieux instrument.

Indispensable, il permet de bouger, penser, apprendre.

Intelligent, il se construit et se renforce au fil des années.

Créatif, il offre à chacun une personnalité unique.

Mais fragile. Le docteur P, l’homme qui tombait de son lit et Madame S le savent.

La fermeture de chacun des ouvrages d’Oliver Sacks laisse la déroutante sensation que l’homme se trouve finalement bien proche de l’anormalité, de la folie même. Les neurosciences permettent d’appréhender le monde et l’Homme avec des yeux nouveaux, des yeux de scientifique mais aussi des yeux de philosophe. Oliver Sacks a soigné le corps, l’esprit et même l’âme ; ses livres méritent d’être lus, faites-moi confiance !

Photo de couverture: http://assets.signature-reads.com/