L’utopie : Un chemin de croix ?

Utopie (n.f. ; du grec «u », « non », et « topos », « lieu ») : terme créé par Thomas More (1478-1535. Il désigne un pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux.

L’Homme ne peut vivre, à la différence de l’animal, que s’il se projette dans l’avenir, et cela, les utopistes l’ont bien compris. Certes, l’utopie est un rêve irréalisable ; cependant, on peut le vivre – et donc le réaliser ? – le temps de sa lecture. Sigmund Freud n’a-t-il pas, à travers son ouvrage L’interprétation des rêves, démontré magistralement que le rêve n’est en fait, pour l’Homme, que l’accomplissement virtuel d’un désir refoulé, et donc inconscient. Ainsi, et pour son équilibre, l’Homme forge-t-il, depuis la nuit des temps, des utopies, qui apparaissent ainsi comme des exutoires. Cette organisation (parfaite ?) du monde, que recherche sans cesse l’Homme, a toujours été  alimentée par les problèmes propres à chaque époque : nous citerons entre autres les nombreux fantasmes liés au fameux « Age d’Or », le Moyen-âge et sa réputation d’ « âge sombre », et enfin notre époque avec ses dérives (consommation, écologie…).

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Si d’un certain point de vue l’utopie est un genre littéraire, elle est aussi un phénomène d’ordre social. Au XIXème siècle, aux Etats-Unis, furent fondées une centaine de communautés religieuses dont le mode de vie se prêtait à ce qu’on appel aujourd’hui kibboutzim israéliens, que l’on peut considérer comme une forme d’utopie. Cette opération fut facilitée par l’abondance de terres. Plus tard, suite à la publication de Walden Two par  le psychologue B.F. Skinner  en 1948, une communauté de 1000 habitants fut créée en se basant sur ses écrits. Nous nous rapprochons alors des idéaux défendus par Voltaire dans Candide ou l’Optimise selon lesquels le bonheur ne vient  ni de la beauté, ni de la richesse, mais du travail, que ce soit celui du corps ou celui de l’esprit. L’utopie se fait porteuse de valeurs nobles, et son apparence, trop parfaite, trop idéale, donne à lire en creux les insuffisances de la société. L’utopie est donc un moyen subtil de dénoncer un système. Dans Gargantua, le moine François Rabelais dénonce les interdits fixés par l’Eglise ainsi que l’oisiveté de la noblesse du XVIème siècle. Cette référence lève le voile sur un autre aspect de ce genre littéraire, qui est celui de bousculer les idées et les mentalités en présentant des alternatives différentes. Cela  laisse déjà présager une des limites du genre, puisque dans l’abbaye de Thélème imaginée par Rabelais, nous sommes face à un système fragile dont les piliers sont l’éducation, la liberté et l’esprit grégaire. Cependant,  l’une des  autres forces de l’utopie réside dans sa flexibilité qui permet le libre court à une imagination débridée sans limites ni spatiales, ni temporelles, nous rapprochant alors de l’uchronie. Souvenons-nous de Les Etats et Empires de la Lune et du Soleil quand, trois siècles avant les premières œuvres de science-fiction, De Bergerac ainsi que ses contemporains marquaient les prémices du genre où il est question pour la première fois de l’existence d’une forme de vie autre que la notre. Plus proche de nous, Montesquieu n’a-t-il pas dès le XVIIIème siècle introduit le personnage d’Usbeck, allégorie de l’Autre, dans son roman épistolaire, et ne nous a-t-il pas fait découvrir à travers ses yeux la cour et le mode de vie de ses résidents ? Les utopies sont donc un immense laboratoire où sont effectuées une succession de tentatives expérimentales dont les sujets sont des idées novatrices, des hypothèses, qui vont remettre en question la société et la faire progresser.

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Si  l’utopie est étymologiquement irréalisable, elle  présente aussi  des difficultés d’interprétation puisqu’elle perçue comme un message codé auquel seule une élite pourrait  adhérer totalement, ou du moins, en partie. Alors pourquoi s’entêter à courir après un tel mirage ? Le chapitre dix-huitième de Candide, comme nous le savons tous, est une critique subtile de la servilité des courtisans et de la vanité du roi. Cependant  nous sommes au pays de l’El Dorado, pays du merveilleux et du rêve. La connexion avec le monde de Voltaire n’est pas toujours évidente pour un lecteur non-averti ; de même que ce dernier risque de se fourvoyer dans des interprétations « au pieds de la lettre ». Autre limite du genre : le  décalage notoire entre ce que l’utopie propose et la réalité socio-culturelle de son époque d’écriture. La plupart des scientifiques de notre époque admettent que l’éradication de la faim, de la misère et du travail aliénant est possible, et que  la seule chose qui s’y oppose et l’organisation sociopolitique du monde où nous vivons. Autre fait marquant, le genre utopique fait appel à un homme naturellement bon, éduqué et soucieux de l’intérêt collectif ; altruiste. Seulement, l’Homme naturellement bon relève du mythe, il est utopique. Dans la réalité, l’Homme se rapproche plus de l’individu décrit par Machiavel, et qui se soucie de son intérêt personnel. Voilà pourquoi  l’utopie le surestime ou le simplifie, à l’image de Rousseau ou de Montesquieu, lorsque  ce dernier fait la description des Troglodytes. L’utopie fait intervenir un homme aux aspects angélique, or ; « L’Homme n’est ni Ange, ni Bête », voilà pourquoi elle est irréalisable.  Enfin, la notion de bonheur dans l’utopie est subjective. Comment alors une vision subjective des choses déciderait du devenir des   autres ? S’ajoute à cela le côté     excessif du genre – c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Candide et Cacambo choisissent l’inconfort à la luxure et à la vie entièrement réglée que présente l’El Dorado -. L’utopie lève le voile sur une autre facette de l’Homme : celle décrite dans la caverne de La République de Platon. La caverne est l’allégorie du monde sensible dans lequel nous évoluons, nous y sommes enchaînés. La lumière au dehors est synonyme de savoir, mais pour sortir à la lumière il nous faut nous remettre en question. Le philosophe, l’homme qui est sorti à la lumière, s’il est de son devoir de partager son savoir, aura du mal à le faire accepter. C’est là que nous nous rapprochons du totalitarisme. Les hommes pensent posséder la Vérité et l’imposent, souvent au détriment de vies humaines. C’est ainsi que son nés les mouvements dictatoriaux, totalitaires et terroristes. Le Troisième Reich en est la parfaite illustration puisque tous les individus qui ne sont pas blonds aux yeux bleus, non-aryens, sont considérés comme une sous-race. Cependant, parfois, cela part d’une bonne intention, celle de ne pas laisser les autres dans le déni. Mais « L’Enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions ? ».

L’utopie est dangereuse, car une fois achevée, parfaite, une fois la boucle bouclée, elle devient ce qui est décrit dans les contre-utopies. Les horreurs dissimulées sous les merveilles qu’on ventait prennent vie. Elle n’est pas un modèle à appliquer mais les valeurs qu’elle véhicule sont à prendre en considération. Dans Nous autres, Zamiatine décrit une société égalitaire où les moindres faits et gestes des citoyens sont épiés. L’œuvre a fortement inspiré 1984, de George Orwell. La conviction que l’utopie est possible fait se multiplier les essais de réalisation utopique dont Riesman et Goodmann sont des adeptes. Cependant, plus l’utopie paraît à portée de main, plus elle s’éloigne provoquant, déception pour les uns et (faux) espoirs pour les autres. Mais, ce sont ces autres qui, par leurs efforts et par leur quête inlassable de la perfection, contribuent au progrès.

Par Rita Bouziane