Peut-on Parler de Puissance Européenne ?

Le 16 mai dernier, dans une interview au Financial Times, le président de la République Emmanuel Macron interrogeait les desseins de l’Union européenne : « Est-ce un projet politique ou un projet de marché uniquement » ? L’Union européenne est initialement une puissance économique, certes, mais quid de sa puissance politique ? Militaire ?

Si Serge Sur définit la puissance comme « la capacité de faire, capacité de faire faire, capacité d’empêcher de faire, capacité de refuser de faire. », la question de puissance européenne reste ambigüe puisque le concept d’Europe est lui-même flou. L’ « Europe » est en effet un terme polysémique qui renvoie à l’Europe géographique et à l’Europe communautaire aussi appelée Union Européenne (UE). Conventionnellement, l’Europe géographique s’étend de l’Oural (chaîne de montagnes Russe) à l’océan Atlantique, de l’Est à L’Ouest, et du détroit de Gibraltar au Cap Nord (au Nord de la Norvège), du Sud au Nord ; c’est un sous-ensemble du continent Eurasiatique. L’Union Européenne est une union économique qui naît au lendemain de la seconde guerre mondiale avec la communauté économique du charbon et de l’acier (CECA) en 1952, l’union compte aujourd’hui 27 états membres depuis le Brexit.

Ainsi, le projet européen interroge : La diversité étatique au sein de l’Union Européenne est-elle vectrice de puissance, ou représente-t-elle un frein ?

La Mosaïque des Puissances Européennes : un Fort Potentiel

Il apparaît de prime abord que la force de l’union réside dans sa pluralité étatique. Parmi les 27 pays membres de l’UE, chacun incarne une puissance qui lui est propre. En effet, tandis que le poids économique des pays comme la Grèce, Malte ou la Croatie se traduit par une activité touristique liée à un climat chaud et aux activités balnéaires disponibles, c’est par le commerce portuaire que les Pays-Bas brillent économiquement, notamment avec le port de Rotterdam (11ème port mondial en 2019, soit 1er en Europe selon American association of Port Authorities). D’autres pays se distinguent quant à eux par leur pouvoir d’achat nettement supérieur au reste de l’UE, en témoigne l’indice du PIB par habitant en standard de pouvoir d’achat (SPA) du Luxembourg qu’on estime à environ 260% pour une moyenne européenne autour de 75% (eurostat). La puissance des pays de l’UE est donc plurielle et variée, mais elle est aussi commune. Là où l’un des pays membre s’illustre, c’est également l’UE qui est représentée. Ainsi, par le biais de la France l’UE est une puissance militaire, par le biais de la Grèce l’UE est une destination balnéaire, par le bais des Pays-Bas l’UE est une plaque tournante de l’import-export, etc. Et grâce à cette diversité des puissances, rares sont les domaines dans lesquels l’UE est absente. La diversité constitue donc un atout.

Cette pluralité des puissances est également une chance pour le marché du travail. Depuis le traité de Maastricht en 1992 qui institue la libre circulation des flux d’informations, de capitaux et de flux humains, une véritable coopération transfrontalière a été encouragée et financée par l’UE. En effet, plus de 20 000 travailleurs français effectuent chaque jour leur migration pendulaire (aller-retour quotidien de son lieu de travail jusqu’à chez soi) vers le Luxembourg. La situation est identique pour Genève qui accueille environ 25 000 français chaque jour. Cette situation témoigne donc d’une réussite politique et économique dans l’UE, une véritable coopération transfrontalière.

La puissance de l’UE est donc principalement caractérisée par son potentiel économique. En effet, c’est en associant le poids économique de chaque pays européen que les perspectives de puissances semblent s’élargir. L’UE est la première puissance économique mondiale, devant les géants chinois et américains, avec 22% du PIB mondial en 2016. La monnaie européenne, l’euro, adopté en 2002 est aujourd’hui l’une des monnaies les plus utilisées lors d’échanges commerciaux. L’UE est l’un des plus grands importateurs mondiaux et représente environ 6% de la population mondiale, en troisième position derrière la Chine et l’Inde. La force du nombre permettrait à l’UE, si elle s’exprimait unanimement, de peser considérablement lors des négociations internationales. L’ex-président américain Donald Trump a dernièrement mis le vin français sous embargo, créant une situation économique compliquée pour les vignobles français pour qui les Etats-Unis représentaient un client majeur. Si l’Europe, d’une seule voix, disait « Stop » au commerce avec les Etats-Unis, ceux-ci se verraient contraints de négocier ou de laisser tomber des parts de marché considérables.

Si l’économie est un secteur dans lequel l’UE excelle (collectivement), les secteurs militaires et politiques sont également fort bien représentés par certains pays, dont la France. Concernant la politique internationale, la France, dispose d’une zone économique exclusive (ZEE) de 11 millions de km2 grâce à ses territoires d’Outre-Mer, lui permettant d’être présente sur chaque continent du globe. Elle représente donc L’UE lors de sommets internationaux puisqu’elle est notamment présente dans l’OTAN, mais elle peut aussi, grâce à ses Outre-mer, s’exprimer sur des sujets géographiquement très éloignés de l’UE. La Guyane par exemple permet à l’UE de s’exprimer sur la déforestation de l’Amazonie, majoritairement présente au Brésil. Toujours en Guyane, la base de lancement spatial de Kourou. La conquête spatiale ayant toujours été un enjeu de démonstration de puissance, Kourou constitue donc un atout majeur pour l’Union Européenne. Enfin, sur le plan militaire, la France fait office de « parapluie » pour l’UE puisqu’elle est le seul pays (de l’UE) à posséder l’arme nucléaire, et un porte-avion : le Charles de Gaulle. 

Une Union Inégale

Si chaque pays incarne une puissance dans l’UE, il semblerait pourtant qu’on distingue des dirigeants informels. En 1952, la CECA est créée par 6 pays : la Belgique, l’Allemagne, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. L’Union Européenne compte à ce jour 27 membres qui résultent d’élargissements successifs. Cependant, ces élargissements ne firent pas l’unanimité, ils ont même divisé, notamment l’Allemagne et la France. La France souhaitait approfondir l’union tandis que l’Allemagne préférait l’élargir. La victoire politique revient donc à l’Allemagne puisque le nombre de membres a depuis été multiplié par 4. On constate ici que l’influence de l’Allemagne lors de ces décisions fut plus importante que celle de la France. Certains pays seraient donc plus puissants au niveau du pouvoir décisionnel au sein de l’UE. Cette supposition se vérifie simplement en étudiant le système de suffrage européen, puisque tous les états ne « pèsent » pas autant lors des votes qui ne requièrent pas l’unanimité. En effet, le vote des états membre est proportionnel à la démographie du pays. Avec une population d’environ 80 millions de citoyens l’Allemagne représente 16% de la population totale de l’UE, tandis que Malte ne représente que 0,08% de la population totale avec 416 000 habitants. Ainsi, l’Allemagne représente 29 voix lors des votes du conseil européen contre seulement 3 pour Malte, le vote de l’Allemagne est donc environ 10 fois plus important que celui de Malte.

Ces inégalités de puissance mettent donc les états dans des situations inconfortables puisqu’ils sont confrontés à leurs divergences politiques et à leur incapacité à s’exprimer d’une seule voix, ou alors justement, à faire autrement que de n’entendre qu’une seule voix, celle du « plus fort ». Il existe donc dans l’UE un paradoxe entre le désir de souveraineté nationale, et la volonté d’une union politique forte. Cette tension s’est traduite par la « politique de la chaise vide » appliquée sous la présidence de Charles de Gaulle, qui refusait de déléguer sa souveraineté nationale à une Europe « supranationale. » Ce paradoxe s’est illustré plus récemment avec le refus de la mise en place d’un capteur européen permettant d’intercepter les communications en vue de fournir des informations aux services de renseignement. L’UE a abandonné ce projet au début des années 2000, laissant ainsi les Etats Unis installer leur système d’écoute baptisé ECHELON en 2005. L’historienne Julie Prin-Lombardo dresse un tableau peu flatteur de cette situation et déclare même : « Aujourd’hui, le renseignement européen n’existe pas. » Les intérêts de la France, alliée historique des Etats-Unis, a joué un rôle majeur dans l’abandon du projet européen et dans la réalisation du projet Américain. Entre intérêts étatiques et intérêt européen, la mise en place d’une union politique solide apparaît compliquée.

Des Divergences au Sein de l’Europe Géographique : le cas Russe

Il est primordial de dissocier Europe géographique et communautaire, puisque certaines puissances de l’Europe géographique ne sont pas membres de l’UE et cette situation est source de tension. C’est le cas de la Russie, une des grandes puissances mondiale qui se reconstruit depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000. La Russie fonctionne sur une économie rentière, c’est-à-dire que sa principale activité économique consiste à exporter ses matières premières. Elle exporte principalement des hydrocarbures via des oléoducs ou des gazoducs qui passent par l’Ukraine pour alimenter l’UE. Mais la Russie est également dépendante de ce commerce puisque sans le consommateur européen, son économie de rente s’effondre. Ce modèle économique positionne la Russie et l’UE dans une situation d’interdépendance. La tension qui entoure les hydrocarbures est donc dangereuse. Les pays les plus « anti Russie » (souvent des ex satellites de l’URSS : La Pologne, la Slovaquie et l’Autriche) sont aussi les plus dépendants de ces ressources. Un véritable jeu géopolitique s’est installé depuis quelques années, Vladimir Poutine entend mettre fin à cette situation de dépendance à l’UE, et entame la construction d’oléoducs qui permettraient de commercer avec la Chine, au détriment de l’UE. Dans cet affrontement géopolitique, l’UE et la Russie mènent des guerres indirectes, notamment au Moyen-Orient : en témoigne la situation syrienne. Tandis que Vladimir Poutine soutient le régime Assad, la France soutient l’opposition : les forces kurdes et les rebelles. Ainsi, des conflits armés ont lieu tous les jours en Syrie, avec des combattants souvent équipés d’armements russes face à des combattants soutenus par l’UE. La géopolitique européenne a donc une influence mondiale directe, puisque si face à la Russie, l’UE a donc considérablement réduit son soutien à l’opposition, le conflit tend à s’internationaliser.

Malgré la Fébrilité de l’Union, un Espoir pour l’Avenir

Ces inégalités de puissance entrainent malheureusement  une limitation de la puissance de l’UE en général. La création d’une armée européenne semble être chimérique et cela réduit considérablement le poids de l’UE lors de conflits internationaux, comme celui qu’on évoquait en Syrie, puisqu’une intervention commune apparaît impossible sans armée. De plus, si la puissance est « la capacité d’empêcher de faire », on constate au vu des derniers évènements internationaux, que l’UE peine à empêcher les grandes puissances d’agir à l’encontre des droits de l’homme. Cette incapacité s’est vue sur la scène internationale lors des manifestations à Hong-Kong, soutenues par l’UE mais réprimées par la Chine, ou encore en 2013, en Europe, lorsque la Russie est rentrée en armes en Ukraine pour réprimer violemment l’opposition.

Cependant, l’UE reste une organisation jeune qui continue à se construire. Un ordre européen doit être trouvé, mais nous avons évoqué le fort potentiel de l’UE qui pourrait renverser, du moins chahuter, l’ordre mondial si les états membres s’investissaient plus dans la construction de celle-ci, afin de mettre cette puissance à la lumière du jour. Enfin, nous pouvons espérer que de beaux projets européens naîtront prochainement, à l’instar du géant de la construction aéronautique Airbus, qui fut un chantier de l’union en 1970. Cinquante ans plus tard, les fonds européens subventionnent en partie le voyage vers l’ISS du spationaute français Thomas Pesquet, décollage prévu en 2021.

Victor Welment

Artemisia Gentileschi: la Figure “Women Empowerment” du XVIIème Siècle à la National Gallery

Alors qu’en ce moment la culture a tendance à être reléguée au statut de “non essentielle” par plusieurs gouvernements, elle reste pourtant la seule chose qui aide à faire tenir la plupart d’entre nous. On voit en effet les librairies, les musées et les cinémas fermer et parfois faire faillite ou encore des comédiens, musiciens, acteurs et comiques qui ne travaillent plus depuis près d’un an et sont forcés de reporter voire annuler albums, spectacles ou expositions. Et pourtant, que ferions nous sans Netflix, Spotify ou les livres pendant ce nouveau confinement ? Si l’envie vous prend de changer d’air et d’aller vous plonger dans la beauté des tableaux qu’on ne peut malheuresement voir aujourd’hui que sur un écran, et par la même occasion de soutenir une institution culturelle majeure qui a besoin de vous, alors je n’ai qu’un conseil : filez à la National Gallery !

À partir du 3 décembre et jusqu’au 24 janvier, le musée organise une exposition sur l’oeuvre d’Artemisia Gentileschi. Si vous n’avez jamais entendu son nom c’est normal, elle est encore peu connue du grand public et n’a été “redécouverte” qu’au milieu du XXème siècle. Artemisia, c’est une femme peintre connue et surtout reconnue du XVIIème sièce (oui oui ça existe !) qui a pourtant été oubliée au fil des siècles. Si vous vous y connaissez un peu en peinture, c’est un peu l’équivalent de Caravage mais en femme. Caravage ça ne vous dit rien? Mais si vous savez, le clair-obscur, les scènes dramatiques avec du velours rouge en fond, du sang, des saints… Toujours pas? Bon, un exemple:

Le Caravage, ​Judith et Holoferne, H​uile sur toile, 145x196cm, 1599-1602, Rome

Et ça, c’est une oeuvre de Gentileschi:

Artemisia Gentileschi, ​Judith décapitant Holoferne, ​huile sur toile, 158,8×125,5cm, 1612, Naples

Alors là vous vous dites que clairement c’est du “copier coller”. Sauf que pas tout à fait.
Si on joue au jeux des différences, on remarque que la servante dans le tableau de Gentileschi fait nettement moins peur que celle de Caravage et que Judith (celle qui décapite Holoferne) a l’air beaucoup plus sûre d’elle. Il faut aussi savoir que le sujet de Judith décapitant Holoferne est un topos en histoire de l’art. Ce qui fait la singularité et l’intêret d’Artemisia c’est qu’elle peint des sujets traditionnellement réservés aux artistes et au regard masculin, transformant les servantes douces en conspiratrices courageuses et les victimes en survivants, représentant des femmes dont les caractéristiques vont à l’encontre de celles attribuées traditionnellement aux femmes dans l’histoire de l’art (la douceur, la beauté, la faiblesse, la figure de muse).

Evidemment, son interêt, c’est aussi son talent et la beauté de ses tableaux dans lesquels elle maitrise à la perfection l’art du clair-obscur et du dramatique, offrant une balance entre les couleurs vives et crues et des scènes violentes, ainsi qu’une délicatesse et une finesse dans le traitement de ses sujets: jamais rien n’est en trop, Artemisia nous offre une subtilité presque incomparable dans la peinture italienne du XVIIème.

Un autre élément qui la rend d’autant plus intéréssante, c’est sa biographie: Artemisia, fille d’un artiste assez reconnu, grandi entourée de peintres amis ou apprentis de son père. Elle montre un interêt grandissant pour la peinture depuis son plus jeune âge. C’est pour cela qu’à 19 ans, son père la place sous l’autorité d’un précepteur, Agostino Tassi, puisqu’en tant que femme, l’accès aux Beaux-Arts lui est interdit. Or, ce dernier viole la jeune femme et le père d’Artemisia porte l’affaire devant le tribunal papal. Artemisia optient gain de cause plus d’un an après les faits, au prix de s’être fait torturée pour vérifier la véracité de ses accusations. Le procès, dont les documents et témoignages ont été conservés, est à la fois surprenant et horrifiant de par son caractère arbitraire et la crudité avec laquelle la jeune femme relate des faits. Voici un extrait:

« Il ferma la chambre à clef et après l’avoir fermée il me jeta sur le bord du lit en me frappant sur la poitrine avec une main, me mit un genou entre les cuisses pour que je ne puisse pas les serrer et me releva les vêtements, qu’il eut beaucoup de mal à m’enlever, me mit une main à la gorge et un mouchoir dans la bouche pour que je ne crie pas et il me lâcha les mains qu’il me tenait avant avec l’autre main, ayant d’abord mis les deux genoux entre mes jambes et appuyant son membre sur mon sexe il commença à pousser et le mit dedans, je lui griffai le visage et lui tirai les cheveux et avant qu’il le mette encore dedans je lui écrasai le membre en lui arrachant un morceau de chair. »

Eva Menzio, ​Artemisia Gentileschi, Lettres précédées par les Actes d’un procès de viol,​ Milan, 2004.

En sachant cela, on commence à voir l’oeuvre d’Artemisia sous un nouveau jour; en effet, comment un évènement aussi traumatisant ne peut-il pas avoir d’effets sur la peinture et la personnalité d’une personne? Et si son oeuvre et son caractère violent, notament ​Judith et Holoferne, ​s’expliquait par un désir de vengeance par rapport aux violences qu’elle a subi? Evidemment, le mystère reste complet et toutes les hypothèses sur la psychologie de cette peintre restent impossibles à prouver. En attendant, vous pourrez vous faire votre propre idée sur sa peinture et sur sa psychologie en allant à la National Gallery où seront exposées certaines de ses lettres personnelles découvertes récemment et exposées pour la première fois au Royaume-Uni.

Une dernière raison pour aller admirer les oeuvres de cette peintre littéralement extraordinaire: cette exposition est assez exceptionelle puisque que c’est la première fois qu’autant d’oeuvres de Gentileschi sont réunies au Royaume-Uni, et une des rares fois qu’une des expositions de la National Gallery porte sur une artiste femme. Pour finir, je vous laisse avec un petit spoil des oeuvres que vous pourrez y admirer!

Apolline Amaudric

La Face Cachée de Notre Technologie

Un enfant à la recherche de Coltan dans une mine de la région du Kivu. Photo: Environmental Justice Atlas

Avec plus de 8 milliards d’abonnements en téléphonie mobile dans le monde, il y a aujourd’hui plus d’abonnements téléphoniques qu’il n’y a d’humains sur Terre.

En 2020, nos smartphones et nos tablettes sont si “high-tech” qu’il est difficile d’imaginer que les matières premières utilisées pour les fabriquer sont encore ramassées à la pelle, dans des conditions de travail inhumaines. Et si leur design élégant et sophistiqué dissimule aisément la terrible réalité de leur conception, l’extraction du Coltan (un minerai conducteur essentiel à leur fabrication) en République Democratique du Congo (RDC), est tout sauf élégante. 

Le pays produit entre 70% et 80% des ressources de Coltan au monde. Malheureusement, sa richesse est paradoxalement une malédiction : les enjeux liés à l’extraction de ce minerai stratégique sont tels que les Droits de l’Homme passent au second plan.

Plongés dans les profondeurs de la terre sans aucun équipement de sécurité, les mineurs creusent durant de longues heures en présence de milices privées qui contrôlent leurs faits et gestes. Pour les veines les plus profondes et les plus inaccessibles, des enfants sont envoyés. Loin de l’école et de l’éducation dont ils ont pourtant tant besoin, nombreux d’entre eux ne ressortent jamais des décombres.

Le processus d’extraction lui-même est dangereux pour l’environnement car il requiert des produits chimiques qui contamine les cours d’eau, dégradant les conditions sanitaires de ceux qui la consomme.

Les Zones de conflits

Les provinces de Kivu et Ituri, qui abritent le précieux minerai, regroupent plusieurs groupes rebelles, qui se disputent le Coltan. Financés par le Rwanda et l’Ouganda, ils ont renversé le régime de Mobutu, qui fût remplacé par Joseph Kabila en 2001.

Même si depuis, la région n’est plus convoitée par les gouvernements étrangers, elle reste aux cœur des conflits locaux. C’est grâce à la vente du minerai que les milices peuvent financer leurs armes, leur permettant ainsi de garder le contrôle.

De plus, le gouvernement accepte bien volontiers de fermer les yeux sur la situation, profitant au passage de la manne financière ainsi générée. Gecamines, une entreprise nationale chargée de l’exploitation des minerais Congolais, en est le principal rouage. Loin de remplir les caisses d’État, ses revenus tombent bien trop souvent dans les poches des élites et ne vont pas à l’amélioration des conditions de vie des populations.

Ainsi, avec un gouvernement corrompu et peu apte à agir, la situation n’a fait que s’aggraver en RDC.

Y’a t-il une alternative?

Il est clair que l’exposition médiatique du Coltan remet en cause la moralité d’une technologie que nous considérons pourtant indispensable.

Mais au delà des tweets et des photos partagées sur Instagram qui appellent au changement, y’a t-il réellement une alternative au Coltan? Pas vraiment. Même si quelques rares options existent, pour la plupart des grandes compagnies, le Coltan est essentiel.

Ainsi, pour les utilisateurs cherchant à minimiser leur impact, la loi Dodd-Frank des États-Unis peut être utile. Passée en 2010, la section 1502 de cette loi est censée forcer les sociétés américaines cotées en bourse à vérifier la provenance de leurs matériaux. Même si rien n’interdit à ces sociétés de poursuivre leur approvisionnement dans la région, elles doivent désormais tout mettre en œuvre afin de s’assurer qu’elles ne financent pas les groupes armés.

Si Apple et Google comptent parmis les entreprises qui ont fait le plus de progrès en la matière, Sony, Samsung et Toshiba demeurent, quant à eux, loin derrière. Ainsi, orienter nos achats vers les compagnies les plus “responsables”, pourrait contribuer à limiter notre impact et à éviter l’aggravation du conflit dans la région.

Julia Antone

L’Histoire de la Ligne Metropolitan

La ligne Metropolitan (ou la Met, comme les Londoniens l’appellent) aujourd’hui existe sur la carte du Tube comme la ligne magenta, qui commence à Aldgate dans La Cité de Londres, traversant au-delà des frontières de Grand Londres. Elle visite des endroits qu’un Londonien ordinaire pourrait n’en jamais avoir entendu parler. Visitant les villes comme Amersham, Chesham et Rickmansworth, elle est la seule ligne qui se transforme d’une ligne métropolitaine à une ligne qui rassemble à celles du National Rail. La question qui est toujours posée est « Pourquoi cette ligne dessert–elle ces villes lorsque aucune autre ligne du London Underground ne le fait ? » La réponse se trouve dans l’histoire de la ligne Metropolitan.

Histoire de la ligne

La Met a démarré comme Metropolitan Railway en 1863, son premier service étant entre Farringdon et Paddington. Elle était le premier urbain métro souterrain au monde. Il prenait 18 minutes à voyager entre ces deux terminus. Son premier jour a été salué comme un succès, transportant 9,5 millions passagers dans les premiers 12 mois. Ainsi, la Met était-elle une bonne réponse à la demande croissante d’un moyen de transport efficace qui avait le pouvoir de réduire la congestion dans les rues de Londres au XIXe siècle.

Le premier service de la Met (l’image de Wikipédia)

Le succès de la Met a contribué à son expansion tout au long de la fin du XIXe siècle. Dès 1866, la ligne a été agrandi jusqu’à Moorgate. Au même moment, la Met a proposé une nouvelle ligne, la Hammersmith & City Railway (H&CR), comme une extension d’elle-même. Cette ligne atteignait jusqu’à deux terminus, Hammersmith et Kensington (la même station que Kensington Olympia de nos jours). En plus, il y avait une autre ligne de Paddington à South Kensington. En vue de cette expansion agressive, il y avait d’autres entreprises qui voulaient lancer d’autres lignes. Une de ces propositions était la Metropolitan District Railway (souvent appelé la District). Son but était de connecter les services métropolitains entre le terminus à South Kensington et le Cité de Londres (Moorgate). En 1871, la District a commencé ses services entre High Street Kensington et Mansion House. Finalement, en 1884, les deux entreprises, la Met et la District, se sont rencontrées à Whitechapel. Ce cercle était nommé le Inner Circle, qui aujourd’hui existe comme la ligne Circle. La Met ne s’est pas arrêtée pas là. Elle a bâti une autre ligne, la East London Railway, installant les fondations du London Overground, dont le premier service, commençant en 2007, fonctionnait entre Whitechapel et New Cross.

La Met en 1873, à Londres central (l’image de Wikipédia)

D’ailleurs, la Met voulait traverser les frontières du centre de Londres. Le premier pas qu’elle a pris vers ce but était l’extension de Baker Street à Harrow et Swiss Cottage. C’est où la ligne Jubilee conduit aujourd’hui. Si on regarde la carte du Tube, il y a une partie longue où la Met et la Jubilee partagent leurs voies ferrées. Près de Kilburn, il existe aussi un pont qui porte le nom de la Metropolitan Railway. Depuis Harrow, dès 1900, la Met servait Rickmansworth, Pinner, Chesham et Aylesbury, et Uxbridge en 1904. La Met ne s’est plus limitée aux frontières du Grand Londres, arrivant à des endroits en Hertfordshire et même Buckinghamshire, comme Brill et Verney Junction.

Le pont à Kilburn

Depuis le XXe siècle

Au début du XXe siècle, la Met était en concurrence avec les autres lignes en Londres, spécialement avec la nouvelle Central London Railway (la ligne Central). Une raison était l’air pollué dans les tunnels à cause des trains Metropolitan ayant des moteurs à vapeur. La Central, par contre, avait des voies électrifiées. Ainsi commençait l’électrification de la Met. Premièrement, les voies entre Baker Street et Harrow ont été ainsi actualisées, suivies par les voies entre Paddington et Hammersmith, et Latimer Road et Kensington. La ligne East London les a suivi. Dès 1925, la ligne entière, jusqu’à Rickmansworth, a été mis à jour. Les extensions continuaient, avec les nouveaux embranchements en 1925 (entre Rickmansworth et Watford) et en 1929 (entre Wembley Park et Stanmore).

C’était le temps où Londres comptait faire un conseil pour unir les plusieurs lignes qui fonctionnaient dans la ville. Cela se réalisa par le London Passenger Transport Board (LPTB). Sous leur supervision, la Met, malgré des objections et désirs d’être indépendante, y a été ainsi assimilée. Elle n’est plus la Metropolitan Railway, mais maintenant la ligne Metropolitan.

Étant sous le LPTB, les actualisations à la Met gravitaient vers Londres soi-même, et ne concernaient pas ce qui existait hors les frontières de la ville. Nombreuses stations ont été fermées, y compris l’embranchement entier à Brill en 1935, et à Verney Junction en1936.

Aujourd’hui, les stations que la Met sert en zones 7, 8, et 9 sont des témoignages de l’histoire de cette ligne. Pendant la même année, les services de la Met continuaient de Whitechapel à Barking, qui allaient prendre forme en tant que la ligne Hammersmith & City, qui aujourd’hui marche entre Barking et Hammersmith. L’embranchement de Baker Street à Stanmore a été transféré à la ligne Jubilee en 1979. Et finalement, en 1988, l’embranchement de Whitechapel à New Cross est devenu la ligne East London, séparée en identité de la Met, qui soi-même devenait le London Overground en 2007. Cela nous emmène au présent.

Évidemment, la Met est iconique en histoire et son héritage est inégalable. Le London Underground que nous connaissons aujourd’hui n’aurait jamais existé sans la Met.

Neel Kulkarni

Violences Policières au Nigéria: Le Revers du Développement en Afrique

On décompte en ce mois d’octobre 56 civils tués lors de manifestations pacifiques au Nigeria. 56 personnes victimes de la répression sanglante des autorités Nigériennes. Mais qu’est-ce qui se passe ?

Le Nigéria, pays le plus peuplé d’Afrique avec plus de 200 millions d’habitants, est en tête d’affiche du développement africain. Il se distingue depuis de nombreuses années par son PIB imposant de 600 milliards de dollars, une industrie fleurissante, des ressources naturelles abondantes, et la popularité de son industrie cinématographique baptisée Nollywood. Cependant, des reliques de son passé tumultueux semble montrer des failles dans cette image idéale.

Histoire post-colonial, guerre civile et reconstruction

Rappelons-le, l’histoire post-coloniale du Nigéria est marquée par l’affrontement de plusieurs groupes. En 1967 la minorité ethnique Igbo déclare la sécession du Biafra une région au sud du pays, riche en ressources pétrolières. S’en suit une guerre civile sanglante, une famine, et la mort de plus d’un million de personnes. La chute du Biafra aura lieu en Janvier 1970. 

La reconstruction du pays est rapide grâce à l’exploitation du pétrole. Cependant, le retour à la démocratie est chaotique: un coup-d’état en 1975, une nouvelle constitution en 1977, et un retour à la dictature entre 1983-1999. Le président actuel et générale à la retraite Muhammadu Buhari lui-même accède au pouvoir entre 1983 et 1985. Néanmoins, les choses s’améliorent en 2015 lorsque Muhammadu Buhari est élu démocratiquement. 

Manifestations anti-SARS et son démantèlement: une victoire?

SARS ou Special Anti-Robbery Squad, établie en 1992, est une unité spéciale de la police nigérienne chargée des braquages et des crimes par armes à feu. Aujourd’hui connue pour torture, arrestations arbitraires, et extorsions, ces violences ciblent principalement les jeunes. Les manifestations anti-SARS commencent le 8 octobre 2020 après l’attaque d’un jeune homme par cette unité. La jeunesse nigérienne se mobilise alors à Lagos pour demander le démantèlement de la SARS.  Dans les jours qui suivent, les tensions entre autorités et manifestants augmentent, jusqu’au 20 octobre 2020 lors du massacre du péage de Lekki. 

Les manifestants pacifiques campaient au péage de Lekki, et empêchaient le passage des véhicules. Dans la soirée du 20 octobre 2020 l’armée nigérienne ouvre le feu sur les manifestants, de nombreuses images et vidéos inondes les réseaux sociaux. À la suite de cette fusillade, les autorités imposent un couvre-feu dans toute la ville de Lagos. Le 22 octobre, le président, à la suite de pression de la part de la communauté internationale, annonce le démantèlement de la SARS sans pourtant reconnaitre le massacre.  

Est-ce une victoire ? Le bilan est mitigé pour les manifestants. La dissolution de la SARS n’est en effet pas accompagnée par des reformes du système policier. Les violences policières ne sont qu’un symptôme d’un plus grand mal: le manque de démocratie et le non-respect des droits de l’Homme.  Le pays a des difficultés à s’adapter au changement. Les lois archaïques et le manque de responsabilité de la part des autorités ont confiés les pleins pouvoirs judiciaires aux forces policières. Cependant, ces manifestations marquent l’éveil de la jeunesse nigérienne face à l’injustice. La suite de l’histoire reste écrire. 

Jehan Shipkolye

Le Début de la Fin Pour Loukachenko ?

Depuis plus de deux mois, des dizaines de milliers de personnes manifestent chaque dimanche à Minsk, capitale de la Biélorussie. Ils s’opposent aux résultats de l’élection présidentielle du 9 août, en raison des fortes suspicions de fraudes. Cependant, malgré une mobilisation sans précédent, M. Loukachenko a maintenu fermement son emprise au pouvoir. Il semble que celui qui est considéré comme le « dernier dictateur d’Europe » sort vainqueur de cette crise. Cependant, certains affirment que, même si M. Loukachenko reste en place, ces manifestations marquent le début de la fin de son régime dictatorial. 

Des dizaines de milliers de manifestants à Minsk, peu après le discours d’Alexandre Loukachenko rejetant l’idée d’un nouveau scrutin
Vasily Fedosenko – Reuters 

Bientôt trois mois de manifestations et de répression

Le président sortant Alexandre Loukachenko a remporté plus de 80% des voix selon l’agence étatique Belta. Au pouvoir depuis 1994 après l’indépendance du pays, il entame ainsi son sixième mandat consécutif. L’arrestation de plusieurs opposants avant les élections, l’absence de débats entre candidats et les suspicions de fraude sont notamment dénoncés par les manifestants. Ils réclament des réformes démocratiques et son départ.

Ce n’est pas la première fois que des élections sont contestées par la population et l’opposition. Ce fut le cas notamment en 2010, où la communauté internationale avait posé des sanctions contre les dirigeants biélorusses après une violente répression. Cependant, jamais les protestations n’avaient pris une telle ampleur. Dès le lendemain de l’élection début août, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées spontanément à Minsk pour réclamer le départ de M. Loukachenko. Les manifestations chaque dimanche qui ont suivi ont réuni plus de cent mille personnes, un record historique. 

La candidate d’opposition Svetlana Tsikhanovskaïa a déclaré « Le pouvoir doit réfléchir à comment nous céder le pouvoir. Je me considère vainqueur des élections ». Depuis le mardi 11 août, elle s’est réfugiée en Lituanie pour éviter une potentielle arrestation et continuer à faire pression sur les dirigeants biélorusses. Elle a annoncé dès la mi-août la création d’un conseil de coordination. En effet, plusieurs figures d’opposition ont été arrêtées, notamment Maria Kolesnikova qui a été enlevée en pleine rue avant d’être emprisonnée. La répression est très forte. M. Loukachenko peut compter sur le soutien infaillible de l’armée, qui lui permet pour le moment de maintenir sa position. 

Arrestation et répression brutale
Sergei Gapon – AFP 

Canons à eau, véhicules blindés et grenades assourdissantes sont régulièrement déployés contre les civils protestant pacifiquement. Certains estiment que plus de 20 000 personnes ont été arrêtées, mais cela n’a pas empêché les travailleurs de se mettre en grève la semaine dernière. Plusieurs ONG dénoncent les violations des droits de l’homme par les autorités. Par exemple, l’Organisation mondiale  contre la torture a qualifié le traitement réservé aux manifestants arrêtés de « crime contre l’humanité ».  Le chef d’État justifie ce déploiement de violence en dénonçant une « atteinte à la sécurité nationale », et une tentative de « s’emparer du pouvoir » par le Conseil de coordination formé par l’opposition. 

L’UE et la Russie

Les pays voisins ont eu des réactions mitigées face à la situation particulière de la Biélorussie. Bien que les pays de l’Union Européenne aient rapidement annoncé qu’ils ne reconnaissaient pas les résultats de l’élection, ils ont tardé à prendre des mesures plus significatives. Historiquement, les relations entre l’Union et la Biélorussie sont tendues, et vacillent entre tentatives d’intégration et rejet mutuel. Cet entre-deux semble persisté. Les représentants européens ont rencontré à plusieurs reprises l’opposition biélorusse, notamment la candidate Svetlana Tsikhanovskaïa qui demande leur soutien. Des sanctions ont été décidées contre le pouvoir en Biélorussie. Cependant, les Européens paraissent réticents à condamner définitivement le président Loukachenko. L’Allemagne, la France et l’Italie se sont d’abord opposés à viser personnellement le dictateur, afin de garder une voie de communication ouverte. Face à cela, la Pologne et les pays baltes demandent plus de fermeté. Finalement, des sanctions ciblant une quarantaine de responsables biélorusses dont le président ont été annoncées, deux mois après le début du mouvement démocratique. 

Svetlana Tsikhanovskaïa (gauche) et Maria Kolesnikova (droite)
Sergei Gapon – AFP 

Autre puissance régionale, la Russie a elle aussi mesuré son intervention avec prudence. Les relations entre Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko ont connu quelques froids, avec la Biélorussie cherchant à prendre plus d’indépendance face à la Russie. Mais face à l’ampleur de la crise, le dirigeant biélorusse n’a eu d’autre choix que de se tourner vers M. Poutine. Dans un premier temps, le président russe a annoncé son soutien, sans pour autant envoyer d’aide directe. Le 14 septembre, les deux hommes se sont rencontrés en Russie, où M. Poutine a accepté d’accorder un prêt de 1,3 milliards d’euros pour redresser l’économie biélorusse, affaiblie par le Covid, les manifestations et une inefficacité structurelle. En échange, Moscou entend profiter de la situation pour étendre son influence en Biélorussie. 

L’opposition biélorusse joue prudemment dans cette balance. Svetlana Tsikhanovskaïa a plusieurs fois insisté que les protestations n’étaient pas anti-Poutine ou anti-Russie, pour ne pas provoquer une intervention militaire russe que les manifestants craignent par-dessus tout. Ce n’est pas non plus un sentiment pro-européen qui pousse les gens à défiler dans les rues. Le mouvement est pleinement dirigé contre le pouvoir du président Loukachenko et porte la volonté de démocratisation des citoyens. 

Et maintenant ? 

Les protestions continuent et prennent plusieurs formes. Depuis lundi 26 octobre, un mouvement de grève nationale a commencé dans le pays après un appel de l’opposition. Cependant, la violente répression sème la peur chez les participants, qui sont néanmoins déterminés à continuer. 

Au début du mouvement, plusieurs médias ont annoncé la fin du régime de Loukachenko, un peu trop rapidement peut-être. Cependant, même s’il parvient à se maintenir au pouvoir pour le moment, il est indéniable que sa position n’a jamais été aussi instable. Les problèmes économiques et la volonté de démocratisation de la population ont fragilisé les bases de son régime, et ont lancé un mouvement qui ne semble pas prêt de s’arrêter. 

Sergei Grits – AP 

Zoé Furgé

Les milliardaires et la politique : une combinaison toxique ?

Récemment, Michael Bloomberg s’est lancé dans la course chez les démocrates pour l’élection présidentielle des États-Unis. Le milliardaire, dont la valeur nette dépasse les 50 milliards de dollars, prétend que ce serait avant tout l’absence d’un autre candidat démocrate qui pourrait mener à la victoire contre Donald Trump. En effet, ce dernier a également annoncé sa candidature pour un nouveau mandat et cette décision a attiré de nombreuses critiques venant de jeunes électeurs mais aussi d’autres membres du parti démocrate.

Michael Bloomberg

Donald Trump, lui-même un milliardaire, est souvent critiqué pour son dévouement total au capitalisme et pour sa politique administrative, que ses détracteurs dénoncent comme l’une des causes majeures des inégalités socio-économiques aux Etats-Unis. Les protestations et manifestations contre sa présidence sont tellement fréquentes qu’elles ont même engendré la création d’un article dédié sur Wikipédia. Ces protestations se sont même globalisées comme en témoigne la « Women’s March » qui a rassemblé près de 5 millions de participants dans le monde entier[1].

Donald Trump

Sur la scène internationale, les politiciens milliardaires se retrouvent également confrontés à l’hostilité et au rejet de l’électorat ; en République Tchèque, le Premier ministre Andrej Babiš, le deuxième plus riche citoyen du pays, affronte actuellement les plus grandes manifestations depuis 1989 et l’abolition du régime communiste.

Andrej Babis

Pourquoi les mandats des plus riches politiciens tournent-ils aussi mal dans la plupart des cas ? La réponse la plus évidente réside dans le fait que majoritairement, les milliardaires au pouvoir en profitent pour servir leurs propres intérêts. Par exemple, Donald Trump et ses malversations ont été dénoncées par l’organisation non gouvernementale Global Witness qui évalue la corruption et les abus politiques envers les pays en développement. Cette ONG a examiné les multiples échanges et investissements de l’occupant de la Maison Blanche : l’accord commercial avec la République dominicaine qui en réalité ne sert qu’à faciliter ses investissements dans l’immobilier, le blanchiment d’argent dans un de ses nombreux hôtels au Panama, le népotisme, les dépenses publiques dans les hôtels de luxe dont le Président est propriétaire – cette série ne semble pas avoir de fin. Par ailleurs, la chambre des Représentants a également entamé une procédure de destitution en relation avec l’affaire ukrainienne et les tentatives de Donald Trump de manipuler les prochaines élections[2].

Pendant ce temps-là, Babiš et le scandale du « Stork Nest » impliquant des détournements de fonds de l’Union Européenne, suivi par ses tentatives de manipulation du système judiciaire, ont bouleversé l’opinion tchèque. L’investigation menée par les officiels européens et par la police a montré des irrégularités sévères. Babiš a été inculpé mais grâce à ses manœuvres électorales et ses connections, il a non seulement protégé son immunité, mais aussi manipulé le système judiciaire à son avantage. Aujourd’hui, le premier ministre reste libre, à son poste, sans aucune conséquence.

Cependant, il serait incorrect de réduire l’échec de la « politique milliardaire » à la seule corruption de ses membres. De manière plus approfondie, il est légitime de se demander si ces dirigeants, qui ne connaissent que la richesse et le confort, sont vraiment capables de mener un pays et de résoudre les problèmes d’une population bien au-dessous de leur standard de vie.

Les plus riches sont non seulement corrompus mais ils ignorent aussi la réalité des sociétés qu’ils dirigent, ils paraissent déconnectés, même fous selon bon nombre de citoyens. Michael Bloomberg adore particulièrement se vanter de ses accomplissements contre le changement climatique, la prolifération des armes à feu ou dans le domaine de la santé pendant son mandat de maire de New York. Mais ce qu’il oublie, inconsciemment ou non, est de mentionner la mise en place d’un racisme institutionnel à New York ou son indifférence face aux milliers de citoyens condamnés à une survie dans l’extrême pauvreté. A présent que sa campagne est lancée, il a interdit à son empire médiatique toute enquête ou article ayant sa campagne pour sujet. Peut-on vraiment supposer qu’un tel politicien présenterait un meilleur choix que Donald Trump en 2020 ? Y a-t-il un choix « moins pire » que l’autre ?

Certains électeurs continuent de trouver ces candidatures positives et utiles. Après tout, diriger un pays devrait être assez similaire à la gérance d’une entreprise… En omettant les échecs financiers de Donald Trump, on peut en effet accorder à ces milliardaires une certaine dextérité dans la direction de leur empire lucratif. Mais la distinction essentielle est qu’un pays n’est en aucune façon la propriété du président comme l’a pu l’être leur entreprise ; le pays appartient aux gens qui y vivent, y travaillent, y fondent leur famille. Les affaires d’un pays ne peuvent fondamentalement pas être gérées comme les affaires d’une entreprise et le but principal n’est plus de faire un maximum de profit. Les milliardaires ne se rendent pas compte que leurs actions peuvent affecter des millions de gens : ce n’est plus un jeu de risques – il s’agit d’une nation, d’un peuple. Les présidents et premiers ministres milliardaires introduisent des divisions et des conflits qui ne sont que le résultat de leur « business-gouvernance ». Les Etats-Unis n’ont jamais été aussi polarisés depuis la fin de la Guerre de Sécession. Quant à la République Tchèque, elle éprouve actuellement une immense crise judiciaire, marquée par une chute drastique de la confiance des citoyens envers les institutions démocratiques : il y a cinq ans, une telle situation aurait paru impossible.

La solution est simple – ne pas voter pour les milliardaires. Malheureusement, de nombreux électeurs ignorent leur inaptitude, maîtres de la manipulation et capables de répandre leur propagande grâce à des fonds illimités. Certaines réactions sont positives et il faut espérer que les prochaines élections reflèteront les intenses protestations de ces derniers mois.

[1] https://web.archive.org/web/20170123010344/https://www.womensmarch.com/sisters Accédé : 27.10.2019

[2] https://www.globalwitness.org/en/campaigns/corruption-and-money-laundering/trump-deals/

 

Par Wojtek Kozakowski

Le CyberTruck de Tesla VS les moqueries naïves

Le CyberTruck de Tesla VS les moqueries naïves

“It doesn’t look like anything else.”

Le Cybertruck de Tesla : premier pickup électrique de la firme automobile.

C’est ainsi qu’Elon Musk décrit son dernier bijou, le CyberTruck.

Le 21 novembre 2019, à Los Angeles, lors d’une présentation retransmise en direct dans le monde entier, le visionnaire dévoile le premier pickup électrique de sa firme automobile, Tesla.

Largement moqué depuis la révélation du design, Elon Musk explique s’être inspiré du futurisme dystopique du film Blade Runner, afin de donner un nouveau souffle à la silhouette des camionnettes d’aujourd’hui.

Design futuriste ou dystopique ?

Après une première vague de critique, le géant de Tesla fait face à un second coup dur ce 21 novembre, et cette fois-ci en direct. Franz von Holzhausen, le directeur du design de Tesla, est invité sur scène pour tester la résistance des vitres avec une balle en acier, devant une foule déjà ébahie par les chiffres présentés par Elon Musk.

Première tentative : la vitre se brise. Deuxième : le scénario se répète.

Choc dans la salle.

Échec certain pour Musk.

Oui. Non. Pas vraiment.

 Imaginez une présentation attendue avec impatience par un nombre non négligeable de personnes, à travers le monde entier. Amateurs d’automobiles, passionnés de voitures électriques, d’innovation, ingénieurs ou simple curieux : que vous soyez intéressés par Tesla ou non, que vous pensiez à acheter le Cybertruck ou non, que vous aimiez son design ou non, vous l’avez ‘imprimé’ dans votre esprit : vous avez cette scène de vitre brisée devant vos yeux. Vous savez de quoi je parle, car, que vous le vouliez ou non,

vous avez retenu le Cybertruck.

 Et les chiffres suivent : la camionnette d’Elon Musk a enregistré 200 000 précommandes en seulement 72 heures après sa présentation, un génie marketing de tous feux.

Si ce n’est pas une réussite, qu’est-ce ? Oui, mais c’est bien plus qu’une réussite marketing, que celle-ci ait été consciente ou inconsciente.

Elon Musk ne vend pas une simple camionnette, il vend du rêve.

Certains se souviendront de la scène d’ouverture de Blade Runner : une vue sur une ville inondée dans le noir et les flammes, et dans cette atmosphère chaotique, l’inscription en grand dans le cadrage :

LOS ANGELES, NOVEMBER 2019.

Scène d’ouverture du film Blade Runner

Est-ce une coïncidence ? Une stratégie marketing bien réfléchie ?

Peu importe : quoiqu’il en soit, la ‘coïncidence’ suffit à en exciter plus d’un.

Avant tout, Elon Musk vous donne un morceau d’avenir, la promesse d’un monde changeant et innovant.

L’avenir est bien là, et il attend d’être modelé.

On a besoin de créateurs assez courageux pour briser les codes, dans tous les domaines.

Que ce soit dans la technique utilisée, la technologie développée, le design ; dans la fonction, aussi bien que la forme, l’avenir appartient à ceux qui ouvrent leurs esprits pour voir ce que les autres voient aussi, et penser ce qu’ils n’auraient jamais pensé.

En ce sens, le design du nouveau modèle de Tesla est phénoménal. Brillant.

”It doesn’t look like anything else.”   

Comme la présentation le souligne, depuis leur création, les automobiles en ont vu de toutes les couleurs. A l’exception d’un modèle : la camionnette, dont le design a à peine changé.

Avec ce modèle, ce n’est pas simplement ouvrir une nouvelle ère pour la camionnette que planifie Elon Musk. C’est montrer que la vraie innovation, c’est celle qui passe par tous les domaines, sans soucis d’utilité ou de critères : c’est penser le changement pour sa propre existence, sans rien penser d’autre. C’est imaginer le futur partout où l’on pose ses yeux.

Cette innovation constante est essentielle pour Elon Musk : dans un autre événement, par le passé, il avait expliqué que, pour lui, réduire le design est la meilleure chose à faire.

”Just delete it.”

Pour ce qui est du design du CyberTruck, Musk a atteint sa cible à la perfection : coins anguleux, allure en apparence grossière mais précisément dessinée. Son modèle a une clarté nouvelle qui choque et qui le rend difficile à s’approprier : une clarté au-delà de notre zone de confort.

La puissance de CyberTruck, c’est aussi son « squelette », ou « exo-squelette » : sa ‘coquille’ extérieure est faite avec une technologie et une inspiration que l’on retrouve généralement dans l’industrie aérospatiale. Elle est, par exemple, faite du même alliage d’acier inoxydable que celui utilisé dans Starship, le nouveau système de transport privé spatial de la compagnie sœur, SpaceX.

C’est une philosophie intéressante pour tous les aspects de nos vies que CyberTruck personnifie : celle qui nous dit que l’évolution et la créativité passent par l’échange et l’union de points de vue d’horizons différents, par la symbiose de domaines en apparence aussi distants que l’aérospatial et la camionnette.

Finalement, plus on y réfléchit et plus le CyberTruck semble pouvoir devenir, dans un futur très proche, et peut-être déjà, le modèle le plus iconique de Tesla, moins pour ses qualités techniques ou ses impressionnants 2.9 secondes de 0 à 100 km/h, mais plus pour le pont qu’il initie entre réalité et science-fiction.

Entre simplicité intrigante et provocation inspirante.

Entre présent et futur.

 ‘What is now proved was once only imagined.’ –William Blake

 

Sources

Plus d’information

 

Par Dilay Ercelik

Bombes et déchets : pourquoi il y a si peu de poubelles à Londres

Acheter un café, manger une pomme, en vitesse diner ou finir un goûter : tant d’activités, au quotidien banalisées, qui partagent la finalité de nous laisser un déchet. Chaque jour, à Londres, un nombre monumental d’ordures diverses et variées se doivent d’être jetées. Idée simple, et pourtant. Quiconque déménage dans la ville, sans y avoir auparavant vécu, remarquera au moment venu combien il est difficile de trouver une poubelle publique. La thématique peut paraitre futile, plus encore, sans importance. Il s’avère qu’elle reflète certaines problématiques politiques et historiques qu’il vaut la peine de comprendre.

 

Le constat est simple : Londres abrite peu de poubelles. Dans les rues de la City, par exemple, on en compte à peine 46, tandis même que l’endroit est quotidiennement envahi par trois cent mille travailleurs. Cela a de quoi étonner, cependant, la ville a ses raisons de limiter les dépôts de déchets dans l’espace publique. La principale est évidente, connue de tous : la peur d’attaques terroristes.

On fait souvent remonter le retrait progressif des poubelles de Londres à 1991. Le 18 février de cette année-là, les stations de métro Victoria et Paddington sont victimes des bombes de l’Armée irlandaise républicaine provisoire, PIRA en abrégé. Bilan : un décès et trente-huit blessés. Cette attaque suit de près celle de Downing Street, qui, onze jours plus tôt, avait vu la même organisation tirer trois obus vers la résidence du premier ministre – par bonheur sans succès. Les attaques du métro de février 1991 ont tout d’abord cela d’exceptionnel qu’elles visent directement des civils, cible rare à l’époque. De plus, la totalité des dégâts humains engendrés résulte de la déflagration causée par la bombe posée dans la station de Victoria, laquelle était dissimulée dans une poubelle. Ces deux ingrédients, semble-t-il, furent déterminants dans la décision des autorités d’en débarrasser la ville.

Ce n’est pourtant pas la première attaque de ce genre à faire usage de ces méthodes. Le Tube, premier réseau de train souterrain au monde, officiellement inauguré en 1863, ne dût attendre que vingt années pour être le théâtre d’attaques à la bombe. Du reste, les corbeilles de Londres furent utilisées pour les mêmes desseins dès 1940, lorsque le 23 février de cette année, deux bombes dissimulées dans des poubelles explosèrent à West End, blessant 13 personnes. Ces deux ingrédients, métro et poubelle, ont souvent été (et risquent d’être encore) utilisés par toute organisation désireuse de propager la peur. Il est simple, en effet, de viser l’Underground: grouillant de monde, il est extrêmement fréquenté aussi bien par les Londoniens que par les touristes, pour qui il représente un des symboles de Londres. Il n’est pas surprenant, dès lors, que toute attaque en son sein provoque la panique dans toute la ville, sans compter les dégâts matériels importants qui peuvent être causés ainsi que l’impact titanesque que peut représenter l’arrêt, même momentané, d’un tel réseau de transport. Les poubelles, malgré elles, sont les réceptacles idéaux des bombes, lorsqu’on veut maximiser leur impact : elles les abritent, les protègent des regards, et surtout, provoquent des dommages supplémentaires lorsque contenu et contenant sont projetés par l’explosion.

BRITAIN-ATTACKS-TRAIN

C’est sans doute la raison pour laquelle le retrait des poubelles concerne principalement le métro. Il est rare, sinon impossible, de trouver une poubelle en matériau solide dans le réseau souterrain. Au mieux, mais peu fréquemment tout de même, des sacs plastiques translucides –et donc, ne pouvant servir de cachette– servent de récipients aux déchets. Il est bien entendu complexe d’évaluer les résultats d’une mesure telle que le retrait des poubelles, cependant, force est de constater que le dernier attentat en date en ayant fait usage pour la dissimulation de dispositifs explosifs remonte à 1996. Plus encore, le dernier attentat réunissant simultanément le métro comme lieu d’action et l’usage de poubelles est l’attentat susmentionné de Victoria et Paddington. Ces changements d’aménagement public n’ont toutefois pas stoppé net les attaques terroristes, et l’arrêt progressif des actions de l’Armée républicaine irlandaise (qui à elle seule représente la quasi-totalité des décès dûs au terrorisme du vingtième siècle à Londres) rend flou leur réel impact.

Outre ces considérations sécuritaires, il apparait en réalité que le retrait des poubelles satisfait les autorités Londoniennes pour d’autres raisons. Un rapport de la City of Londonindique ainsi que la présence de poubelles dans les rues encourage le dépôt illégal de déchets en rue, la présence d’animaux nuisibles, et donne une apparence disgracieuse aux rues. Faudrait-il donc bannir les poubelles pour une ville plus propre ? L’idée semble contre-intuitive, et les avis divergent à ce propos. D’un côté, il parait évident que la présence de poubelles permet de jeter ses déchets dans un contenant approprié, à défaut de les abandonner, ce qui devrait contribuer à la propreté publique. C’est ce que confirme une étude commandée par la ville de Philadelphie1, qui rapporte sobrement que la diminution du nombre de poubelles dans un endroit public entraine une augmentation du temps nécessaire à nettoyer les déchets de cet endroit, pour la raison évidente que ceux-ci ne sont pas déposés dans des corbeilles d’où ils seraient faciles à évacuer. Bien que ces résultats semblent s’accorder au sens commun, d’autres avis rapportent le constat inverse : la présence de poubelles entraînerait inévitablement une diminution de la propreté. En effet, nulle ville n’a les moyens d’entretenir parfaitement ses rues à tout instant, aussi viendra fatalement le moment où une poubelle sera pleine, auquel cas, l’observation le montre, les immondices s’accumulent à son sommet et/ou à ses côtés. Selon ce raisonnement, la présence d’une poubelle entrainera nécessairement tôt ou tard la présence de déchets à ses abords, présence qui à son tour encouragera le dépôt de déchets hors des endroits prévus à cet effet, et donc, diminuera la propreté de la ville. Tokyo, par exemple, est réputée pour avoir très peu de poubelles, s’en étant débarrassée ces dernières années similairement à Londres, mais elle est également connue pour être très propre. En effet, il apparait que les déchets abandonnés en rue ont diminué en même temps que les contenants destinés à les accueillir2.

Pour ces raisons diverses, Londres est donc équipée de peu de poubelles. Il semble complexe d’évaluer les conséquences d’une telle mesure, espérons seulement que la sécurité, tout comme la propreté, continuent d’être au cœur des préoccupations de la ville.

Par Timothée Maniquet

Sources
1 https://apolitical.co/solution_article/behavioural-science-decrease-litter-philadelphia/
2 https://jpninfo.com/54373

Crédits Photo: 
(1): Bose London 
(2): Le Figaro

Pop Brixton : un avant-poste de la gentrification ?

Alors que la gentrification gagne du terrain à Brixton, le Council de Lambeth décide d’utiliser une friche industrielle pour y développer un projet provisoire. Si l’on prétend qu’il s’agit d’une ‘initiative de la communauté’, certains y voient un avant-poste de la gentrification. Alors est-ce que Brixton a besoin de Pop ou est-ce que Pop a besoin de Brixton ?

Sortir de la station de métro de Brixton sera toujours une expérience stupéfiante. L’odeur de cigarette mêlée à celle d’encens. Une dame africaine qui vous crie ‘Jésus vous aime !’ à la figure tout en vous tendant son flyer de manière plus qu’insistante. Le sans-abri strabique qui vous demande si vous n’auriez pas ‘une petite pièce s’il-vous-plaît’, avec exactement la même intonation à chaque fois. 
Si vous parvenez à vous frayer un chemin à travers cette foule atypique vous allez tomber sur l’endroit pour lequel Brixton est connu : Electric Avenue. Une explosion de couleurs, visuellement et culturellement. Vous pourrez y voir des poissonniers asiatiques, des superettes caraïbéennes, des boucheries hallal, des magasins de perruque africains. Bref, vous ne trouverez rien sur quoi se reposer l’œil.
A la fin de cette avenue, si vous continuez un peu plus loin, vous trouverez quelque chose d’assez particulier. Une espèce de forteresse faite de conteneurs empilés les uns aux dessus des autres. Et à l’intérieur : de jeunes et belles personnes qui, bière à la main, discutent et rigolent.
Ce projet a débuté en 2014 lorsque le Council décida d’utiliser ce qui était jusque là resté un terrain vague pour un projet temporaire et ce, en consultant et invitant la population à proposer leurs idées. C’est alors qu’un architecte local proposa ce qui maintenant est appelé ‘Pop Brixton’ : un mélange de restaurants, street food, espaces de co-working et d’entreprises sociales. 
« La vie devient chère » déclara l’agent de sécurité fort sympathique qui est toujours debout à l’entrée de Pop, « Tous les jours c’est plus cher ». Boubacar vit dans une toute petite chambre juste au coin de la rue pour laquelle il débourse 615 livres par mois. Cette même chambre il y a encore huit ans coûtait 300 livres me dit-il ensuite, soit plus de deux fois moins qu’il ne paye à présent. 

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Boubacar, toujours fidèle au poste

L’avenir est incertain pour lui tant il a peur que le loyer n’augmente d’avantage, ce qui l’obligerait à s’éloigner de son lieu de travail : « Si je n’ai pas l’argent pour payer, je vais devoir partir ; bien-sûr ». Le marché de l’immobilier à Brixton n’a cessé d’augmenter durant ces quelques dernières années, subissant l’une des plus fortes hausses de la capitale britannique.
Mais depuis quelques années, une nouvelle caste de migrants est arrivée à Brixton. Non, il ne s’agit pas là de migrants syriens fuyant la guerre ou encore de subsahariens fuyant la misère et la famine. Ces migrants ne viennent pas de loin : ils sont blancs, de classe moyenne et très qualifiés. Ce qui les attire ? La vitalité et la diversité de la culture de Brixton ainsi que l’attractivité de son marché de l’immobilier.
Lizzy, qui vient d’achever ses études en arts plastiques à l’université de Goldsmith, a récemment déménagé à Brixton. « C’est un quartier vachement jeune, il y a plein d’endroits où aller et ça n’est pas si excentré que ça, on est à seulement 15 minutes d’Oxford Circus en métro ». Tout en buvant sa bière artisanale et en mangeant son burger qu’elle vient d’acheter dans l’une des nombreuses baraques de street food, elle me raconte la surprise dans la voix de son père quand il a appris où sa fille désormais vivrait. « Il m’a dit qu’il n’y a pas si longtemps que ça, on n’aurait même pas osé passer par cette rue. » 
Quand j’ai mentionné le fait que le marché de l’immobilier explosait en ce moment à Brixton ainsi que toutes les personnes qui se voyaient contraintes de partir à cause de cela, elle m’a semblé un point embarrassée. « Je ne sais pas à qui est la faute, c’est sans doute la mienne, j’avoue », suite à quoi elle commença à rire ; clairement un rire nerveux. 

A l’intérieur de Pop Brixton, Lizzy et son amie sont attablée

Ceci n’est pas nouveau. Ce serait un lieu commun que de rappeler le fait que Brixton est en train d’être gentrifié. Mais ce mot peut dire énormément de choses différentes. Il faut distinguer d’un côté les décisions individuelles de déménager dans un quartier populaire pour y rénover de vieilles maisons et des stratégies commerciales, menées par le secteur privé ou le secteur public, qui sont bien plus larges et englobantes.
Les ‘gentrifieurs’ arrivent, les redéveloppements commencent et c’est comme l’œuf et la poule, personnes ne sait qui des deux fût le premier. Ce n’est jamais la faute de personne, personne ne se sent individuellement responsable et on renvoie toujours la responsabilité à l’autre avec des tournures comme ‘oui mais c’était déjà gentrifié’, ‘c’est inévitable’ ou encore ‘oui mais moi j’ai juste décidé de déménager ici, je n’ai rien fait de mal’. Rien fait de mal ? Vraiment ?
Sur leur site et à en juger de part leur communication bien millimétrée, on remarque tout de suite que Pop Brixton fait tout son possible pour se réclamer comme une initiative pour et par la communauté de Brixton. Ainsi, on peut y voir des expositions de photo sur le rastafarisme, on peut y prendre des cours de djembé ou encore faire du bénévolat pour aider les plus démunis.
Mais rentrer dans Pop Brixton après être passé par le marché traditionnel de Brixton c’est comme rentrer dans un autre monde ; et cela se sent tout de suite. On remarque en effet tout de suite le manque de diversité ethnique avec une clientèle qui, contrairement à Brixton, est avant tout blanche. Avec ces restaurants à concept et son identité visuelle très esthétique, Pop semble être la manifestation physique de cette nouvelle population qui vient d’arriver Brixton. 
Il semblerait à certains qu’il est paradoxal qu’un projet temporaire alimente une gentrification. Mais ces types de projets sont justement là pour attirer de nouvelles personnes. On entend parler de Pop Brixton et on se dit que ce n’est pas un quartier si mal famé que ça. Puis on s’y rend, on apprécie tout ce qu’on peut y trouver puis on se demande si en fin de compte on n’y déménagerait pas.

Le magasin de vêtements vintage de Pop Brixton

J’invite ces personnes-là qui se rendraient à Brixton pour Pop à visiter aussi Brixton Village. Ce marché couvert a traditionnellement été afro-caraïbéen ; on y vend des habits, des perruques, des fruits et légumes exotiques. Mais depuis peu, suivant le rachat du marché par un autre investisseur, Brixton Village se transforme en profondeur. Vous pouvez à présent y trouver des restaurant qui servent du fromage avec du champagne, des magasins de déco dans lesquels les bougies commencent à 10 livres et peuvent aller jusqu’à 40 et des posters signés par leur artiste a un prix exorbitant. 
Cette juxtaposition surréaliste entre ces deux mondes que tout oppose ne saurait être plus directe et apparente. Quand on se rend dans ce marché, on mesure vraiment l’avancement de la gentrification à Brixton ; ainsi que sa vitesse fulgurante. « Il y a huit ans, il n’y avait aucun restaurant ici » me confia Phillip, un marchant de fruits et légumes sur le marché alors qu’il était en train de ranger sa marchandise. « Les clients noirs ont diminué, beaucoup d’Africains et de Caraïbéens n’aiment plus l’atmosphère ici ». 

Phillip qui attend patiemment ses derniers clients de la journée

La journée est terminée, les derniers clients du marché s’en vont. Pop Brixton, qui lui reste ouvert le soir, perce l’imposante pénombre hivernale avec ses illuminations aux couleurs criardes. Au loin je vois à l’intérieur des groupes de personnes assis autour d’une bière ou d’un repas. Sans doute ne savent-ils pas ? Ou peut-être sont-ils au courant de ce qui est en train d’arriver à Brixton ? Dans quelques années ce bâtiment ne sera plus là, certes. Mais à ce moment-là, les personnes qui ont été chassés de là où ils vivaient parce que leur loyer a subitement augmenté, ces personnes-là, elles ne reviendront pas, elles ne reviendront jamais. 
La gentrification est à la fois tragique car présentée comme inévitable alors qu’elle ne l’est pas nécessairement et paradoxale car ceux qui l’alimentent peinent à le reconnaître. Ce qui est encore plus tragique et paradoxale c’est qu’une fois terminée, la gentrification aura vidé l’essence de son âme, tué la spécificité culturelle du quartier ; exactement ce qui avait attiré les ‘gentrifieurs’ en premier lieu. 
Et alors, la même musique recommencera, cet air qu’on entend que trop souvent dans les quartiers de Londres, vous en connaissez la mélodie. Cet air avec peu de variations qui uniformise progressivement toutes les avenues et les high-street de la ville. Cet air-là je vais vous le chanter : prêt-à-manger, Starbucks, Leon, Itsu, Caffè Nero, Waterstones, MUJI, Costa, Wasabi, Planet Organic, Le Pain Quotidien, Pizza Express…

par Alexandre Brunstein